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Travailler avec le sketchnoting: Comment gagner en efficacité et en sérénité grâce à la pensée visuelle

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Ce livre décrit une approche de structuration de notes écrites appelée “sketchnoting” qui combine le texte avec des pictogrammes dans une organisation graphique qui stimule la créativité, facilite la communication et stimule la pensée en la faisant sortir du carcan linéaire de la prise de note textuelle. On peut s’en servir pour prendre des notes dans un cours ou une conférence, pour noter des idées pour un texte, un essai, un travail de recherche, un plan stratégique, ou une simple présentation.

Les fondamentaux du sketchnoting incluent le lettrage et la typographie ainsi que des éléments de structure tel que les titres, sous-titres, bannières, séparateurs et conteneurs. Le sketchnoting fait souvent usage de listes, de flèches et de puces diverses. Les illustrations sont composées de pictogrammes ou personnages représentant des émotions, idées ou concepts. On y inclut aussi des couleurs, des ombres, du mouvement.

En bref, on déstructure le document en permettant l’utilisation de la page blanche de façon aléatoire, ou en suivant la logique des idées et de leurs interrelations au lieu de faire de la prise de notes de droite à gauche et de haut en bas. Bien sûr, on n’ira pas écrire à l’envers ou comme dans un miroir… l’idée principale est plutôt d’améliorer l’intelligibilité et de favoriser la créativité.

Les auteurs donnent beaucoup d’exemples et illustrent abondamment leur propos. Le graphisme du livre est d’ailleurs très et est dans l’esprit de la méthode que nous proposent les auteurs.

À mon avis, cette approche est un excellent complément du mind mapping ou carte heuristique.

 

Référence:

Akoun, Audrey, Philippe Boukobza et Isabelle Pailleau. Travailler avec le sketchnoting: Comment gagner en efficacité et en sérénité grâce à la pensée visuelle. Groupe Eyrolles, Paris, 2017.

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Patrick Modiano, L’herbe des nuits

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Quel bonheur cette lecture d’une histoire vague, de souvenirs lointains un peu brumeux, dans des rues parisiennes sombres! Jean, le narrateur de cette histoire qui n’en est pas une, se remémore des souvenirs de jeunesse, carnet noir à l’appui, rempli de notes décousues. Celles-ci ne parviennent pas totalement à éclairer les mystères de l’époque, l’identité et les faits et gestes de gens croisés à l’improviste, au hasard d’une relation de courte durée. Dannie, une jeune femme qu’on peut s’imaginer belle, qu’il l’a envoûté le temps d’une saison, dont il sut si peu…

Le rythme lent, au rythme d’un passant qui déambule dans Paris, s’arrête devant un immeuble pour en observer la façade, au rythme des répétitions, de souvenirs qui reviennent comme des refrains, comme si le livre était une longue mélodie, une chanson qui s’éteint doucement, plutôt que se finir sur un éclat de percussions.

Jean relate aussi les inquiétudes, au contact de personnages possiblement louches, dont on peut imaginer le pire. Jusqu’à une interrogation “amicale” des forces de l’ordre… Qui sera sans suites.

Le livre s’ouvre sur ce paragraphe, qui donne le ton,

Pourtant je n’ai pas rêvé. Je me surprends quelquefois à dire cette phrase dans le rue, comme si j’entendais la voix d’un autre. Une voix blanche. Des noms me reviennent à l’esprit, certains visages, certains détails. Plus personne avec qui en parler. Il doit bien se trouver deux ou trois témoins encore vivants. Mais ils ont sans doute tout oublié. Et puis, on finit par se demander s’il y a eu vraiment des témoins.

Comme si le narrateur doute lui même d’avoir été témoin. Pense avoir rêvé… Prend ses rêves pour des réalités…

J’ai jusqu’à maintenant lu deux romans de Modiano et les deux s’appuient sur de vieux documents, un carnet de notes et un vieux carnet téléphonique. S’agit-il d’un motif récurrent? J’ai l’édition Quarto de Gallimard. On verra bien.

Mon mari avait acheté L’herbe des nuits et s’est arrêté à la page 30. Il n’aimait pas ce livre… que j’ai adoré. L’histoire se continue; nous avons des goûts passablement différents.

Référence:

Modiano, Patrick. L’herbe des nuits. Gallimard, 2012.

Christine Angot, Un amour impossible

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Rachel et Pierre se rencontre par hasard et tombe amoureux. Pierre met clairement ses limites: il n’y aura pas de mariage. Mais ils décident tous les deux de faire un enfant que Pierre dira ne pas vouloir reconnaître. Rachel poursuit son chemin de mère célibataire avec sa fille Christine… et des contacts sporadiques avec Pierre.

Rachel connaît une bonne progression professionnelle et réussit à gagner sa vie, quoique modestement. Sa fille est le centre de sa vie et elle lui prodigue tout son amour. Elles seront très proches jusqu’à l’adolescence, lorsque la relation devient plus orageuse. Jusque là, rien d’exceptionnel dans leur quotidien, à part la présence occasionnelle de Pierre en marge de sa vie privée, car il ne veut pas que sa femme et ses enfants fassent la connaissance de Christine.

Un jour un ami de Rachel lui révèle que Pierre agresse Christine depuis des années. Christine refuse de revoir son père et il n’y a pas d’explications avec sa mère, mais elles réussiront à s’en parler plus tard, après la mort de Pierre.

Alors quel est cet amour impossible? Celui entre Pierre et Rachel? Celui entre Rachel et Christine? Ou celui entre Pierre et Christine? Les trois côtés du triangle ont leur lot de problèmes… Mais la relation de père et de la fille est de loin la plus problématique et celle qui causera le plus de souffrance.

Christine Angot, dans cette autofiction, reconstruit la rencontre entre son père et sa mère.

L’écriture est limpide et les dialogues, réalistes. Quoique le sujet soit émotif, voire dramatique, l’attitude prédominante pour moi étant donné le style d’écriture était le stoïcisme. Vous pouvez ne pas être d’accord.  J’ai lu ce livre assez rapidement et je lirais d’autres livres du même auteur, en dépit de ce qu’on dit d’elle dans les médias.

Référence:

Angot, Christine. Un amour impossible. Flammarion, 2015.

Autres choses:

http://bibliobs.nouvelobs.com/romans/20150831.OBS5010/christine-angot-le-vide-et-la-fureur.html

http://www.bulledemanou.com/2015/11/un-amour-impossible-christine-angot.html

Un amour impossible – [Christine Angot]

http://cequejaipensede.blogspot.ca/2016/06/un-amour-impossible-christine-angot.html

Ce que signifie le style de Christine Angot (à propos d’Un amour impossible)

Léonor de Récondo, Amours

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De ce roman, je retiens tout le non-dit qui forme la trame. Tout ce non-dit mène au drame auquel tourne la vie de deux des personnages. Mais en fait, personne n’est heureux dans ce roman, entre les non-dits, les mensonges, les mensonges par omission et les effets néfastes de l’ignorance. Alors, on n’y rencontre pas l’Amour avec un grand A, mais des amours dont personne ne sort indemne.

Au début du roman, je trouvais l’histoire banale: un couple sans enfant dont le mari met la bonne enceinte décide de prendre cet enfant comme s’il était le leur. Ça s’est sûrement fait dans la réalité. Par contre, ce qui est fascinant, c’est la qualité des communications à l’intérieur du réseau des personnages. J’ai lu une description du roman qui fait état d’un amour pur entre deux des personnages… Je ne suis pas du tout d’accord. L’inégalité sociale entre les deux mine la pureté, si elle y était présente à un moment, ce que je ne crois pas. Et la fin que choisit l’une des parties, sans ne la communiquer à personne, même à l’amoureuse, semble renier cet amour.

Somme toute, c’est un livre intéressant à lire et on pourrait débattre des questions suivantes, par exemple, dans un club de lecture:

  • Y a-t-il des relations de couple dans lequel les sentiments amoureux semblent vraiment exister dans ce roman?
  • Qu’est-ce qui pourrait améliorer la relation entre Anselme et Victoire de Boisvaillant (le couple sans enfant), en tenant compte des options socialement acceptables et possibles dans le contexte socio-historique?
  • Comment pourrait-on décrire la situation des domestiques du couple Boisvaillant?
  • Comment pourrait-on interpréter le titre du livre?

 

Référence:

Récondo, Léonor de. Amours. Sabine Wespieser Éditeur, Paris,, 2015.

Autres choses:

http://www.culture-tops.fr/critique-evenement/livres/amours#.WBf-Si0rLIU

http://claraetlesmots.blogspot.ca/2015/01/leonor-de-recondo-amours.html

http://www.swediteur.com/revue_de_presse_titre.php?id=149

http://www.senscritique.com/livre/Amours/12930252

 

Lydie Salvayre, Pas pleurer

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Il y a beaucoup d’auteurs qui finissent par écrire sur leur mère, quelque fois en remplissant les espaces entre les faits connus, mais il peut aussi être difficile de faire la différence entre le réel et l’imaginaire et ces récits sont publiés en tant que “roman” par les maisons d’éditions. Peut-être une manière d’éviter les problèmes avec les proches qui pourraient contester la véracité des faits. Dans cette veine, je viens de finir Pas pleurer de Lydie Salvayre et je suis en train de lire Rien ne s’oppose à la nuit de Delphine de Vigan.

Que dire de Pas pleurer? J’ai bien aimé ce livre, même si au bout du compte la mère de l’auteur a vécu la guerre civile en Espagne plutôt de loin. Le moment clé a été l’été de 1936, au cours duquel elle a pu sortir de son village natal pour aller vivre à la ville et rencontrer d’autres jeunes comme elle qui commence à peine à découvrir la vie et pour qui la révolution paraît une grande aventure. Elle déchantera assez vite. À la ville, elle fait aussi une rencontre déterminante pour son futur, un jeune homme en route pour rejoindre l’armée républicaine avec qui elle partage une nuit tumultueuse, avec les conséquences dont on peut se douter avant que l’auteure n’en fasse état. Ne connaissant que le prénom de son amant d’une nuit, elle ne le reverra jamais malgré de nombreuses fantaisies de réunions passionnées.

Donc, il ne se passe pas grand chose, mais le quotidien de la vie dans un village de campagne en Espagne est très bien évoqué, de très riche façon. L’utilisation du langage m’a particulièrement plu. Des bribes de dialogue sont rapportés en espagnol (mais non traduits, ce qui n’est pas commode pour ceux qui ne comprennent pas ce langage suffisamment pour en saisir le sens). Et dans le discours de la vieille mère, réfugiée depuis longtemps en France, se retrouve toute une panoplie d’hispanismes savoureux. Par exemple,

Peux-tu me rendre le service, me dit tout à coup ma mère, de faire désapparaître le sirop pour la toux qui est coloqué sur le frigo? Il me raccorde très néfastement doña Pura.

Et la narratrice de dire:

Ma mère me raconte tout ceci dans sa langue, je veux dire dans ce français bancal dont elle use, qu’elle estropie serait plus juste, et que je m’évertue constamment à redresser.

Ça donne un côté très réaliste au livre. On fait un peu la même chose avec les anglicismes quand on parle français au Québec.

Un autre aspect de l’écriture qui m’a plu est la façon dont les dialogues sont écrits. Au lieu des dialogues trop proprets où tout le monde fait des phrases grammaticalement correctes (et ou la ponctuation est impeccable), on nous offre des dialogues brisés, des bribes de conversations, pleines d’interruptions et de voltes-faces, des phrases non terminées sans points finals. On peut s’imaginer être dans un café ou une cuisine bruyante, assise sur un banc, adossée mollement au mur, à écouter distraitement après quelques verres de vin…

Le livre discute aussi du séjour de l’auteur George Bernanos à Majorque durant la même personne et des sources de son inspiration pour le livre Les grands cimetières sous la lune. Il est témoin d’atrocités commises par les forces de Franco, enlèvements, assassinats, exécutions sommaires au bord d’une fosse, des cadavres et encore des cadavres. Je trouvais les passages sur Bernanos déconnectées du reste du récit. En fait, j’avais eu l’impression, avant de lire le livre, que la mère dont on parle dans le livre avait connu Bernanos, mais il n’en est rien. On l’utilise pour offrir un contraste entre l’expérience vécue par la mère et celle de Bernanos. À la dernière page, on nous dit:

L’été radieux de ma mère, l’année lugubre de Bernanos dont la souvenir resta planté dans sa mémoire comme un couteau à ouvrir les yeux: deux scènes d’une même histoire, deux expériences, deux visions qui depuis quelques mois sont entrées dans mes nuits et mes jours, où, lentement, elles infusent.

Lydie Salvayre a gagné le Prix Goncourt 2014 pour ce livre, ce Goncourt qui a été décrit par quelqu’un comme “le Goncourt du moins pire”… Non mais, pour qui on se prend? Je n’ai pas encore lu d’autres livres de cette auteure et j’espère bien que j’en aurai le temps un jour.

Référence:

Salvayre, Lydie. Pas pleurer. Éditions du Seuil, 2014.

Autres choses:

https://fr.wikipedia.org/wiki/Lydie_Salvayre

http://www.lemonde.fr/livres/article/2014/11/05/le-goncourt-a-lydie-salvayre-pour-pas-pleurer_4518570_3260.html

https://www.theguardian.com/books/2014/nov/05/former-psychiatrist-lydie-salvayre-wins-prix-goncourt

http://www.juanasensio.com/archive/2014/11/05/pas-pleurer-de-lydie-salvayre-ou-le-goncourt-de-la-vulgarite.html

http://www.20minutes.fr/culture/1475643-20141105-prix-goncourt-lydie-salvayre-laureate-surprise

Laurent Binet, La septième fonction du langage

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Quel plaisir ce livre, appelé jubilatoire par certains, et que j’ai dévoré en moins d’une semaine, en dépit d’un horaire chargé du point de vue professionnel et personnel. Ce roman est presque qu’à mi-chemin entre roman et précis de linguistique et de sémiologie, en espérant que ce qu’on y dit de la linguistique et de la sémiologie est exacte (et peut-être par toujours!). Là où on rigole beaucoup aussi est la lecture du portrait que fait l’auteur, hautement fantaisiste, du milieu universitaire et intellectuel français, et aussi américain lors d’un voyage pour une conférence à Cornell, à Ithaca, NY. L’auteur se moque allégrement de tout, en particulier des universitaires et là il rejoint ce que j’en trouvais moi-même ridicule au moment de mes études de 2e et 3e cycles (non terminées pour des raisons plutôt idéologiques). Quand il met au programme une conférence Jean-François Lyotard intitulée “PoMo de bouche: la parole postmoderne”, là j’ai carrément pouffé de rire. Et que dire de John Searle, “Fake or feint: Performing the F word in fictional works”.

Prémisse de base: Roland Barthes a été renversé par un camion de blanchisserie en plein Paris en 1980. Il ne s’agit pas d’un accident mais d’un meurtre. Ah oui, il sortait d’une rencontre avec François Mitterrand. On enquête. Un des protagonistes se retrouve mêlé à l’histoire tout à fait par hasard et il en devient le héros. Il se demande si sa vie est un roman.

Première phrase du livre: “La vie n’est pas un roman.” Vous m’en direz tant.

L’auteur écorche au passage nombre de gens bien connus, en plus de Barthes, dont certains sont morts (Foucault, Bourdieu, Althusser) mais d’autres, bien en vie (Kristeva, Sollers, BHL, Searle, Eco). Il en fait des personnages, des caricatures, et on peut bien se douter que le portrait reflète bien peu qui est la personne est en réalité. Mais il se sert allègrement de leur légende et de leurs écrits pour bâtir une énigme touffue dont le dénouement surprend.

Jacques Bayard, commissaire de police, enquête sur cette mort suspecte et tente tant bien que mal de comprendre ces gens et ce milieu, et surtout de comprendre pourquoi un intellectuel aurait été tué pour un document manuscrit de deux pages, une feuille de papier recto-verso.

Un extrait:

“Oui alors évidemment, le paradoxe, c’est que la philosophie dite ‘continentale’ a aujourd’hui beaucoup plus de succès aux USA qu’en Europe. Ici, Derrida,  Deleuze et Foucault sont des stars absolues sur les campus, alors qu’en France on ne les étudie pas en lettres et on les snobe en philo. Ici, on les étudie en anglais. Pour les départements d’anglais, la French Theory a été l’instrument d’un putsch qui leur a permis de passer de la cinquième roue du carrosse des sciences humaines à la discipline qui englobe toutes les autres, parce que comme la French Theory part du postulat que le langage est à la base de tout, alors l’étude du langage revient à étudier la philo, la socio, la psycho… C’est ça, le fameux linguistic turn. Du coup, les philosophes se sont énervés et ils se sont mis à bosser eux aussi une bonne partie de leur temps à dénigrer les Français, à coups d’injonctions à la clarté, ‘ce qui se conçoit bien s’énonce clairement’, et de démystifications du type ‘rien de nouveau sous le soleil, Condillac l’avait déjà dit, Anaxagore ne répétait pas autre chose, ils ont tout pompé sur Nietzsche, etc.’ Ils ont l’impression de s’être fait voler la vedette par des bateleurs, des bouffons et des charlatans, c’est normal qu’ils soient en colère. Mais il faut dire, Foucault, c’est quand même plus sexy que Chomsky.”

(Étudiant anonyme, propos recueillis sur le campus.)

Ça rappelle certains moments de mes études de socio à Duke University au début des années 90… Sauf que le département de sociologie était résolument positiviste, et pas vraiment enclin au linguistic turn. En fait, on retrouvait plutôt cet intérêt dans programme de 3e cycle de littérature.

Le fameux bout de papier auquel je fais référence plus haut devait élaborer la septième fonction du langage, en complément à la théorie de Roman Jakobson sur les six fonctions du langage. Selon ce qu’on finit par en savoir, cette fonction permet à celui qui la maîtrise de fortement influencer les autres… ça m’a fait penser à ce que j’ai entendu dire de la maîtrise la plus évoluée de la programmation neurolinguistique, que certains praticiens allient même à l’hypnose, mais on n’y fait pas référence dans le roman.

Dans les aspects les plus fantaisistes du livre, les faits sont complètement falsifiés. Il s’agit bien là d’un roman! Alors que Derrida meurt d’un cancer du pancréas en 2004, Laurent Binet en fait la victime d’une attaque au molosse et il meurt au bout de son sang, la gorge déchirée, dans un cimetière d’Ithaca (durant la fameuse conférence!).

Je recommande ce roman, pour ceux que le thème intéresse, mais ça n’est pas nécessairement pour tout le monde.

Référence:

Binet, Laurent. La septième fonction du langage. Grasset, Paris, 2015.

Ce que d’autres ont dit:

http://www.lemonde.fr/livres/article/2015/11/12/le-prix-interallie-a-laurent-binet-pour-la-septieme-fonction-du-langage_4808323_3260.html

http://www.philomag.com/les-livres/notre-selection/la-septieme-fonction-du-langage-11977

http://blogs.mediapart.fr/blog/bernard-gensane/150915/la-septieme-fonction-du-langage-de-laurent-binet

http://journallecteur.blogspot.ca/2015/11/laurent-binet-prix-interallie.html

http://leslecturesdephilli.blogspot.ca/2015/11/la-septieme-fonction-du-langage-laurent.html

http://cannibaleslecteurs.com/2015/08/20/la-septieme-fonction-du-langage-de-laurent-binet/

Lola Lafon, La petite communiste qui ne souriait jamais

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Pour ceux qui ont été fascinés par les prouesses de Nadia Comaneci aux Jeux olympiques de Montréal en 1976, ce roman vous fera revivre cette émerveillement, mais explore aussi la détermination des athlètes d’excellence qui peuvent performer à un tel niveau et la discipline qu’ils doivent s’imposer (ou se faire imposer par d’autres, leurs coachs) pour y arriver. Lola Lafon le fait de façon imaginative et il ne s’agit pas d’un reportage ou d’une biographie, mais bien d’un roman. Elle raconte des épisodes de la vie de Nadia Comaneci et les intercale avec des dialogues imaginaires par courriel ou téléphone. On a donc droit au récit et souvent, à une critique imaginaire du récit par Nadia, souvent en désaccord avec les propos de l’auteur. En fait, l’auteur s’accorde ainsi le droit de douter à haute voix de son interprétation des faits et de sa version de ce qui pourrait être la vérité pour les moments de la vie de Nadia sur lesquels peu de choses sont connus.

Lola Lafon a passé une partie de son enfance en Roumanie, de la probablement sa fascination pour le personnage ainsi que le contexte socio-politique qui a contribué à le créer.

C’est un livre qui se lit assez rapidement (en moins de 24 heures durant une journée déjà assez bien remplie). Un délice pour ceux qui aiment imager l’envers des images.

Référence:

Lafon, Lola. La petite communiste qui ne souriait jamais. Actes Sud, 2014.

Maylis de Kérangal, Réparer les vivants

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Ça faisait depuis sa sortie que je me demandais si je devais lire ce livre; il a maintenant gagné tant de prix… Très court roman dévorer sur deux jours! J’ai été sidérée par la force des images et par la capacité qu’a l’auteur de décrire les émotions à l’état brut, dans leurs manifestations physiques, ainsi que les pensées qui les accompagnent. Qu’on soit dans l’étonnement fébrile des premières amours, la joie sauvage de la rencontre avec la nature des jeunes surfeurs, l’attention au professionnalisme et à l’éthique des professionnels de la santé (oui, il y a de l’émotion là-dedans), le désarroi des parents devant leur enfant qui git sur un lit d’hôpital en état de mort cérébrale, c’est toujours très fort.

Quand je lisais la scène de l’accident¸ avant même qu’il arrive, je me suis surprise à me fermer les yeux et me dire que non je ne voulais par voir ça, tellement j’y étais, je le voyais, je le sentais, comme les milliers de kilomètres que j’ai parcouru fatiguée et au bord de la somnolence (et je suis chanceuse qu’un tel accident ne me soit jamais arrivé).  Qu’on soit dans le menu détail des actions du quotidien ou dans les grands bouleversements, la capacité de l’auteur à disséquer le moment est ahurissant.

C’est Chris qui conduit – c’est toujours lui, le van appartient à son ère et ni Johan ni Simon n’ont leur permis. Depuis les Petites Dalles, il faut compter environ une heure pour atteindre Le Havre en prenant, à partir d’Étretat, la vieille route qui descend sur l’estuaire par Octeville-sur-Mer, le vallon d’Ignauval et Sainte-Adresse.

Les garçons ont cessé de grelotter, le chauffage de la camionnette est poussé à fond, la musique aussi, et sans doute que la chaleur surgie dans l’habitacle est pour eux un autre choc thermique, sans doute que la fatigue se fait sentir, qu’ils bâillent et dodelinent, cherchant comment se blottir contre le dossier des sièges, emmitouflés dans la vibrations du véhicule, nez calfeutré dans leur écharpe, et sans doute aussi qu’ils s’engourdissent, que leurs paupières se ferment par intermittence, et alors peut-être que, passé Étretat, Chris a accéléré sans même s’en rendre compte, épaules affaissées, mains lourdes sur le volant, la route devenue rectiligne, oui, peut-être qu’il s’est dit c’est bon, c’est dégagé, et que l’envie d’abréger ce temps du retour pour rentrer s’étendre, écluser le contrecoup de la session, sa violence, a fini par peser sur les vitesses, si bien qu’il s’est laissé aller, taillant le plateau et les champs noirs, retournés, les champs en sommeil eux aussi, et sans doute que la perspective de la nationale – une pointe de flèche enfoncée au-devant du pare-brise comme sur l’écran d’un jeu vidéo – a fini par l’hypnotiser comme mirage, si bien qu’il s’est tenu arrimé à elle sans plus de vigilance, quand chacun se souvient qu’il avait gelé cette nuit-là, l’hiver pelliculant le paysage comme du papier sulfurisé, chacun sait les plaques de verglas formées sur le bitume, invisibles sous le ciel mat  mais caviardant les bas-côtés de la route, et chacun devine les nappes de brouillard qui planent à intervalles irréguliers, compactes, l’eau s’évaporant de la boue à mesure que le jour monte, des poches dangereuses qui filtrent le dehors effaçant tout repère, oui d’accord, et quoi encore, quoi d’autre?

Ces phrases interminables, qui superposent les impressions, donnent à cette description de l’instant une telle texture que le temps s’étire, comme un film au ralentit. On a le temps d’y voir toutes les dimensions du moment, réelles ou hypothétiques, mais on nous signale aussi l’inexorabilité de l’accident, l’instant suivant…

Dans ce roman, on rencontre une multitude de personnages:

  • Simon, le jeune homme qui meurt dans l’accident et ses copains de surf
  • Pierre, le médecin spécialisé en réanimation
  • Cordélia, la jeune infirmière qui s’occupe de Simon
  • Marianne, la mère de Simon
  • Thomas, l’infirmier coordonnateur des dons d’organes
  • Juliette, la petite amie de Simon
  • Sean, le père de Simon
  • Marthe, médecin au sein de l’organisme qui répartit les dons d’organes
  • Lou, la petite soeur de Simon
  • Claire, la malade qui recevra le coeur de Simon
  • Virgilio, le chirurgien qui prélèvera le coeur de Simon
  • Et d’autres encore

Chacun des personnages principaux est le sujet d’une vignette décrivant leur rôle, un trait qui les distingue, leurs émotions dans le court moment où nous les rencontrons. Cette série de vignettes crée tout un univers, complexe et nuancé, et riche en émotion, sur une période d’à peine vingt-quatre heures.  Un tour de force. Un des meilleurs livres que j’aie lu cette année.

Référence:

De Kérangal, Maylis. Réparer les vivants. Gallimard, 2014.

Milan Kundera, La fête de l’insignifiance

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Dans L’art du roman, Kundera dit que le romancier est un “explorateur de l’existence”. Chez Kundera, cette exploration ne passe pas par l’exploration du monologue intérieur des personnages. Il ne s’agit donc pas de romans psychologiques, mais si on tente de comprendre des situations particulières de l’existence de ces personnages. Kundera dit ceci: “Mais ce ne sont pas seulement les situations particulières qui sont interrogées, le roman tout entier n’est qu’une longue interrogation. L’interrogation méditative (méditation interrogative) est la base sur laquelle tous mes romans sont construits.”

Chez Kundera, on s’attarde souvent à des détails de l’existence… des détails insignifiants?

Mais que veut vraiment dire “insignifiant”? Voici ce que nous offre larousse.fr:

  • Qui n’a rien de marquant, qui est sans intérêt : Parler de choses insignifiantes.
  • Qui manque de personnalité, de qualités : Un acteur insignifiant.
  • Qui est sans importance, sans valeur : Un détail insignifiant.

Parlons-nous donc alors de caractéristiques des personnages qui sont sans intérêt? Ou d’histoires qu’on nous raconte qui ont peu de valeur?

Kundera nage souvent dans l’absurdité et nous décrit des situations qui relèvent plus souvent du mauvais rêve que de l’aventure stimulante. Dans La fête de l’insignifiance, les histoires suivantes s’entrecroisent (et non, cette liste n’est pas exhaustive):

  • D’Ardelo, un retraité, sort de chez son médecin d’où il vient de recevoir des résultats d’analyses: tout va bien. Il rencontre un ancien collègue de travail, Ramon, et lui révèle souffrir d’un cancer. Par ailleurs, il lui demande s’il connait des gens qu’il pourrait engager pour servir un cocktail chez lui parce qu’il organise une fête.
  • Ramon fait part de la demande à deux amis, Claude et Caliban, qui serviront en effet au cocktail chez D’Ardelo, mais en prétendant parler pakistanais alors qu’ils ne parlent qu’un charabia incompréhensible.
  • Charles, un ami de Ramon, Claude et Caliban, leur raconte des histoires que l’on attribue à Staline, entre autre que la ville de Kalingrad a été nommé d’après un certain Kalinine, associé de Staline dont le problème de prostate lui donnait une envie fréquente de pisser et lui causait assez d’embarras.
  • Il y a aussi des conversations la fonction et la nature du nombril et sur le fait qu’Ève ne devrait pas en avoir.

Finalement, on conclut que l’insignifiance est “l’essence de l’existence” et qu’elle mène au bonheur. Comme corollaire: on est moins malheureux si on ne tente pas de se donner de l’importance?

La fête de l’insignifiance est un jeu d’esprit intriguant.

Références

Kundera, Milan. La fête de l’insignifiance. Gallimard, 2014.

Kundera, Milan. L’art du roman. Folio, 1986.

Jean-Christophe Rufin, Immortelle randonnée, Compostelle malgré moi

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Jean-Christophe Rufin fait le récit de sa randonnée sur le chemin de Compostelle, plus de 800 kilomètres de marche à travers le nord de l’Espagne (Pays basque, Cantabrie, Asturies, Galice). Il raconte les différentes étapes de ce voyage, de la décision de l’entreprendre à la fin du voyage en compagnie de sa femme qui vint le rejoindre pour les cent derniers kilomètres. Au cours des plus de 800 kilomètres qu’il parcourt, il fera diverses rencontres d’êtres quelques fois attachants mais aussi quelques fois antipathiques. Il nous décrit les commerces qui offrent des services aux pèlerins, pas tous très accueillants d’ailleurs.

L’auteur nous fait part des difficultés rencontrées mais aussi des bonheurs du chemin. Et pour tous, quelque soit la motivation qui les a poussé à cette aventure, “Le chemin est une alchimie du temps sur l’âme.” Et une source d’usure pour le corps, surtout les pieds! Rufin se plaint abondamment des inconforts, des douleurs et l’exposition aux intempéries mais se sent tout de même coupable lorsqu’il s’offre une nuit de répit en dormant dans un hôtel.

Jean-Christophe Rufin nous confie qu’il n’avait pas prévu écrire sur cette expérience et qu’il a fait le chemin sans carnet de note. Il a rédigé ce récit quelques mois après son retour, après avoir cru avoir oublié les détails du voyage, ceux-là même dont il nous régale.

Ce qui fait défaut dans ce livre, c’est une réflexion plus en profondeur sur les changements qu’aurait pu provoquer une telle expérience, mais l’auteur le dit bien en conclusion, qu’il devra reprendre le chemin (au propre ou au figuré) pour arriver à raconter l’essentiel.

J’avais critiqué l’écriture de son dernier roman Checkpoint. Aucune critique pour ce qui est de l’écriture de ce livre. Je n’aurai donc pas d’hésitations à entreprendre la lecture des romans qui l’ont rendu célèbres lorsque l’occasion se présentera.

Référence

Rufin, Jean-Christophe. Immortelle randonnée, Compostelle malgré moi. Éditions Guérin, Chamonix, 2013.