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Dany Laferrière, Pays sans chapeau

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Comme c’est mon dixième livre de Dany Laferrière, c’est comme des retrouvailles avec un ami de longue date, avec une voix familière, dans un univers connu. À cause de cette familiarité, j’ai cru durant une partie de la lecture de ne voir rien de neuf dans ce récit. Pourtant, le thème diffère à certains égards des livres que j’ai lus auparavant.

Le livre auquel celui-ci s’apparente le plus est L’odeur du café, où le narrateur (Vieux Os) nous raconte des moments de son enfance passée avec sa grand-mère, Da. Dans Pays sans chapeau, Vieux retourne en Haïti et séjourne chez sa mère qui vit avec une de ses sœurs. Du fait de sa longue absence – 20 ans depuis son départ précipité –  il a presque oublié certaines coutumes et l’importance des morts et autres personnages fabuleux dans la vie de tous les jours.

On me sert une tasse de café bien chaud. Je m’apprête à prendre la première gorgée.

– As-tu oublié l’usage, Vieux Os?

Il faut en donner aux morts d’abord. Ici, on sert les morts avant les vivants. Ce sont nos aînés. N’importe quel mort devient subitement l’aîné de tous ceux qui respirent encore. Le mort change immédiatement de mode de temps. Il quitte le présent pour rejoindre à la fois le passé et le futur. Où vis-tu maintenant? Dans l’éternité. Joli coin,  hein! Je jette la moitié de la tasse de café par terre en nommant à haute voix mes morts.

Mes morts. Tous ceux qui m’ont accompagné durant ce long voyage. Ils sont là, maintenant, à côté de moi, tout près de cette table bancale qui me sert de bureau, à l’ombre du vieux manguier perclus de maladies qui me protège du redoutable soleil de midi. Ils sont là, je le sais, ils sont tous là à me regarder travailler à ce livre. Je sais qu’ils m’observent. Je le sens. Leurs visages me frôlent la nuque. Ils se penchent avec curiosité par-dessus mon épaule. Ils se demandent, légèrement inquiets, comment je vais les présenter au monde, ce que je dirai d’eux, qui sont nés et morts dans la même ville, Petit-Goâve, qui n’ont connu que ces montagnes chauves et ces anophèles gorgés de malaria. Je suis là, devant cette table bancale, sous ce manguier, à tenter de parler une fois de plus de mon rapport avec ce terrible pays, de ce qu’il est devenu, de ce que je suis devenu, de ce que nous sommes tous devenus, de ce mouvement incessant qui peut bien être trompeur et donner l’illusion d’une inquiétante immobilité.

Alors Vieux Os se balance du pays réel au pays rêvé, et tente de renouer avec ce qu’on dit du pays des morts, qu’on appelle aussi le “pays sans chapeau” parce qu’un mort n’est jamais enterré avec son chapeau.

Dans ses passages dans le monde des morts, il rencontre les dieux de la religion vaudou qui l’accompagnent dans son voyage de découverte qu’il nous relate avec toute la fraîcheur et la candeur qu’on connaît des livres de Dany Laferrière. Tout compte fait, c’est un voyage très intéressant pour moi aussi.

Référence:

Laferrière, Dany. Pays sans chapeau. 4e édition. “Boréal Compact”. Éditions du Boréal, Montréal, 2006 [1996].

Ouanessa Younsi, Soigner, aimer

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Je me suis souvent demandé ce qui arrive à un psychiatre ou psychologue en détresse, ou même comment on peut faire ce genre de carrière sans se brûler, prendre le nord, se faire envahir par la détresse d’autrui, ou souffrir soudain d’une incapacité d’empathie ou de compassion…

Jean Désy, lui aussi médecin-écrivain, nous dit dans sa préface: “On ne peut vraiment soigner, on ne peut vraiment être soignant si on n’aime pas.” Il a vu évoluer Ouanessa Younsi depuis ces années d’études en médecine à l’Université Laval, où elle manifestait déjà une bonne capacité d’écriture.

Cette capacité et ses réflexions sur sa pratique, au milieu des difficultés quotidiennes du psychiatre en milieu hospitalier, de surcroît à Sept-Îles avec les communautés autochtones voisinces, nous éclaire sur les difficultés que rencontre le professionnel de la santé mentale. Et Ouanessa Younsi le fait dans un langage à la fois direct et poétique, d’une façon toute personnelle.

Une auteure à suivre!

Référence:

Younsi, Ouanessa. Soigner, aimer. Mémoire d’encrier, Montréal, 2016.

Autre chose:

Elle sera au Salon du livre de Paris le 25 mars 2017.

Fanie Demeule, Déterrer les os

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Avec la narratrice de Déterrer les os, tout est absolu et excessif. La nourriture et son contrôle, les sensations de plaisir et le jeu. Manger pour combler un vide intérieur. Les phobies. L’horreur des règles qu’elle voudrait supprimer.

Il existe forcément un moyen de supprimer les règles. Il me prendra le temps qu’il faudra, je finirai par trouver. C’est désormais l’unique objectif de ma vie.

Une remarque de ses parents sur le fait que certaines athlètes n’aient parfois plus leurs règles l’entraîne dans un tourbillon d’activités physiques. L’anorexie prend possession de sa vie. Elle utilise les mots “purification” et “épuration”. Ses os deviennent visibles. Crises de boulimie. Elle devient aussi hypochondriaque. Peur de mourir.

Un accident de voiture semble déclencher un changement, peut-être un retour vers la “normalité”. Mais la fin est ambigüe.

Référence:

Demeule, Fanie. Déterrer les os. Hamac/Édition du Septentrion, Québec, 2016.

Autres choses:

http://www.libredelire.com/fanie-demeule-deterrer-les-os

https://larecrue.org/d%C3%A9terrer-les-os-fanie-demeule-862653868686#.arb31f8et

http://www.ledevoir.com/culture/livres/487757/fiction-quebecoise-la-petite-fille-qui-aimait-trop-les-pamplemousses

Club de lecture – rencontre 22 mars 2017 http://211blog.drawnandquarterly.com/2017/01/club-de-lecture-francais-deterrer-les.html

Paul Bélanger, Des amours

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La couverture rouge de ce recueil de poésie s’accorde bien à son titre et à ses thèmes.

Le poète nous parle des amours charnels qui s’expriment dans la médiation du corps. La transition de l’amour charnel au poème s’opère par des images limpides. Voici donc deux exemples:

de même ces mots étranglés dans ta gorge
tu les caressais comme autant d’énigmes
tu ne pouvais pas savoir
si tout cela

menait à un échec tant
les repères volaient en éclats

Et,

tu ne guérissais pas
de l’amour au chatoiement
si divers que l’impossible reste
le noyau qui aimante
ce corps et ce vers
comme la plus inattendue
des histoires

pour autant tu reviens
à cette chute des métamorphoses

Cette transition au poétique le différencie d’un amour banal (mais est-ce qu’un amour peut être banal?).

Le poète est à la recherche de la communion intense qui rencontre rarement l’apaisement. Deux passages, en particulier, m’ont accrochée:

elle habitait peut-être tout près
dormait-elle seulement à demi
tournée vers le vide
comme moi
nouée à mon absence

Et,

Cette pulsion source tu l’attendais
chaque jour comme son amour
le poème y dormait depuis mille ans
prenait forme quand tu la regardais dormir

Tout de l’amour mène à l’émoi, l’acte, son anticipation et son souvenir, l’absence de l’être aimé. Les poèmes ne peuvent être réduits à des anecdotes, ils transmettent l’émotion à l’état pur.

Référence:

Bélanger, Paul. Des amours. Éditions du Noroît, Montréal, 2015.

Autres choses:

http://lesmeconnus.net/exister-vers-lamour-delie-des-amours-de-paul-belanger/

http://vitrine.entrepotnumerique.com/resources/9782890189843

Jacques Boulerice, L’invention des fêtes

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En ce 15 juillet 2016, il est presque difficile de parler de bonheur et même d’avoir ne serait-ce qu’une once d’insouciance… Mais il existe encore des librairies pleines d’histoires pour nous emporter ailleurs et de poésie qui ré-enchante le monde. Alors même avec le coeur lourd, je vais vous parler d’un livre magnifique qui me fait penser malgré tout que le bonheur est un état d’esprit qui vient de l’intérieur et qu’il ne résulte pas d’une conjonction d’éléments extérieurs qui s’alignent miraculeusement d’eux-même. Que lorsque le poids de la douleur s’allègera un peu, que le choc des évènements commencera à se dissiper, nous pourrons recommencer à saisir le merveilleux qui nous entoure.

Lorsque j’ai acquis ma copie de L’invention des fêtes au Salon du livre de Montréal 2015, M. Boulerice l’a dédicacé de la façon suivante: “Pour que chaque jour ressemble au bonheur.” D’abord, la barre n’est pas trop haute puisqu’on parle de ressemblance et non de bonheur pur; au moins, il y a déjà ça. Mais pour que tous les jours ressemblent au bonheur, il faut bien une approche, une  prédisposition, une aptitude au bonheur—mais je ne parle pas de recette infaillible parce que je crois que chacun doit trouver sa voie.

L’invention des fêtes raconte l’histoire de deux êtres hors du commun, Félibre (autrefois nommé Felipé) et sa Fée, qui parcourent les méandres de la vie avec une attitude bien particulière. En voici un exemple:

Dans la ville nordique où vivaient Félibre et la Fée, l’hiver, les bornes-fontaines tenaient toutes un oeil au-dessus de leur tête, une sorte de judas dans une porte invisible. Pratiquement, cet appendice tendu comme une sucette au bout d’une tige avait pour fonction d’indiquer l’emplacement de chaque borne-fontaine aux chenillettes de déneigement et aux pompiers qui, en cas d’urgence, pourraient perdre un temps précieux à les chercher sous la neige. Ce n’était pas la principale fonction de l’objet. En réalité, ces cercles tenus dans l’air constituaient plutôt l’ultime attraction du dernier dresseur de bornes-fontaines. À l’apogée de son art, cet homme arrivait à leur faire exécuter un numéro ignoré des passants qui auraient pu profiter du prodige pour littéralement transfigurer leur vie. Après le passage du dresseur, chaque borne semblait toujours rappeler son existence grâce à ce petit cercle rouge au bout d’un bras de fer. C’était un leurre. En réalité, ce cercle pratiquait une véritable ouverture dans le bleu de l’air. On pouvait y passer la main, l’épaule, et, avec un peu de souplesse, tout le corps avec le coeur au centre.  C’est ce passage ou de semblables, selon l’usure des saisons, que les amoureux empruntaient depuis des lustres pour se retrouver en secret dans l’invention des fêtes.

Dans le mystère du lien entre l’auteur et son oeuvre, on peut se demander s’il s’agit d’une fable base sur la vie de l’auteur, le mettant en scène ainsi que sa propre Fée…  Il nous livrerait un testament sur le secret du bonheur, écrit en code, ou une biographie féérique, ou une autofiction merveilleuse. Il ne manque qu’une visite au Jardin des Merveilles (celui du Parc Lafontaine, dans le temps) une journée où les animaux décident de converser avec les visiteurs.

Ce petit livre se déguste petit à petit, court chapitre par court chapitre, afin de suivre Félibre et sa Fée dans le périple et d’en voir les parallèles dans le monde qui nous entoure, les traits de lumière du merveilleux à travers l’opacité souvent grise du réel.

 

Référence:

Boulerice, Jacques. L’invention des fêtes. Collection “Ostinato”. Éditions Le lézard amoureux, Montréal, 2015.

Autres choses:¸

http://www.ledevoir.com/culture/livres/449239/l-invention-des-fetes-jacques-boulerice

https://yvonpare.blogspot.ca/2016/04/la-vie-est-une-fete-pour-jacques.html

Hélène Dorion, Le temps du paysage

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Ce livre d’Hélène Dorion est assez différent dans sa forme des recueils de poésie de cette auteure que j’ai lus, mais le thème et l’intention sont cohérents avec le reste de l’oeuvre. L’auteure y exprime, en mots et en images, les images qui l’envahissent à la mort de son père, et les réflexions sur la vie, la mort, la nature de l’âme, et la relation avec son père, que cet évènement suscite.

Ce livre se lit tout doucement, lentement, en savourant le texte et en le conjugant à la photo qui l’accompagne sur la page opposée. C’est un livre qui nous emmène ailleurs, dans la réflexion, dans de nouvelles impressions, sans besoin d’analyse, sans chronologie. On peut d’ailleurs l’ouvrir à n’importe quelle page, et y retourner encore et encore. On peut choisir de ne regarder que les photos.

Une petite joie à chaque fois qu’ou l’ouvre.

Et pourtant certains thèmes sont plutôt sombres. La sérénité qu’exprime Hélène Dorion en neutralise toutefois tout le potentiel négatif.

J’ai été voir l’exposition en lien à ce volume qui était présentée à Val David au moi de mai. Un vrai bijou! Les murs peints en noir étaient l’écrin parfait pour les photos extraites du livre. Des enregistrements audio des extraits du livre (la voix d’Hélène Dorion!) étaient diffusés dans deux coins de la salle. De l’endroit où j’étais assise je les entendais en écho (ou plutôt en canon) et l’effet était ensorcelant.

Cette exposition est maintenant à la Maison de la littérature à Québec, jusqu’au 15 septembre. Suivez le lien et ne manquez pas de regarder le vidéo au bas de la page.

 

Référence:

Dorion, Hélène. Le temps du paysage. Éditions Druide, Montréal, 2016.

Anaïs Barbeau-Lavalette, La femme qui fuit

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J’aime lire ces romans qui ont une base dans la réalité et qui me mène à chercher à en connaître plus sur les personnages et les thèmes abordés. J’ai été gâté avec La femme qui fuit d’Anaïs Barbeau-Lavalette qui part à la recherche de l’histoire de sa grand-mère, Suzanne Meloche, qui eut deux enfants avec son mari Marcel Barbeau et qui les abandonna à un très jeune âge pour ne plus jamais revenir auprès d’eux. À partir de certain faits connus, l’auteure imagine les pensées, sentiments et intentions de sa grand-mère et tente d’expliquer l’inexplicable… Chaque scène est comme une vignette patiemment colorée par petits traits, et l’accumulation de ces vignettes nous donne comme une impression de connaître cette femme et ses choix, mais chaque vignette laisse aussi son ombre.

En fait, il n’y a pas de narrateur omniscient qui sait tout de Suzanne Meloche et nous la raconte… non, l’auteure a choisi une stratégie différente, la narratrice s’adresse à son sujet à la deuxième personne du singulier, lui posant des questions, formulant des hypothèses, l’exhortant à répondre et à se révéler, ce qui n’est forcement que partiellement possible.

Suzanne Meloche a côtoyé les signataires du Refus Global. C’est surtout à ce sujet-là que j’ai fouillé le web pour trouver de l’information supplémentaire, ainsi que sur les autres activités d’Anaïs Barbeau-Lavalette, de son conjoint, et des ses parents, Manon Barbeau et Philippe Lavalette. Ce livre a été écrit par une créatrice entourée de créateurs, un milieu propice à nourrir une démarche telle que celle qui a été entreprise pour arriver à ce livre.

 

Référence:

Barbeau-Lavalette, Anaïs. La femme qui fuit. Marchand de feuille, Montréal, 2015.

Autres choses:

http://www.lapresse.ca/arts/livres/entrevues/201509/18/01-4901805-anais-barbeau-lavalette-le-fantome-de-la-liberte.php

http://www.leslibraires.ca/livres/la-femme-qui-fuit-anais-barbeau-lavalette-9782923896502.html

https://www.erudit.org/culture/qf1076656/qf1202763/56294ac.pdf

https://lebaldesabsentes.wordpress.com/2015/09/20/la-femme-qui-fuit-de-anais-barbeau-lavalette/

http://leslecturesdetopinambulle.blogspot.ca/2016/01/la-femme-qui-fuit_31.html

http://gestion.evalorix.com/cas/leadership-et-comportement-organisationnel/manon-barbeau-le-lien-lautre/

Agnès Gruda, Mourir, mais pas trop

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Je ne suis une grande fan des collections de nouvelles mais j’ai eu grand plaisir à lire celle-ci.  Elle contient  13 nouvelles dont certaines sont reliées entre elles, comme par surprise. Chacune d’entre elles sont bien tournées, plutôt efficaces, avec une chute abrupte comme je l’aime. On ne s’éternise surtout pas en explications superflues. Certaines sont de toute évidence issues du parcours professionnel de journaliste de l’auteure, d’autres de son enfance en Pologne et de son émigration au Canada, d’autres relèvent plus du quotidien.

Les thèmes explorés sont:

1. Comment de petites choses peuvent le cours des évènements.

2. Comment il peut être impossible de reconnecter avec quelqu’un quand les deux personnes ont changé avec le temps.

3. Comment on peut s’inventer des histoires catastrophiques qui peuvent s’éloigner de la réalité.

4. Comment en fin de vie on peut avoir des regrets sur des décisions qu’on a pris plus jeune.

5. Comment certains objets ou évènements deviennent des éléments marquants de transitions importantes dans la vie.

6. Les relations familiales difficiles jusqu’à la mort.

7. Les rencontres fortuites dont il est difficile de trouver le sens.

8. La différence entre la réalité et la fiction, les illusions, les histoires que les gens s’inventent pour redéfinir une partie de leur vie.

9. Les différences dans la valeur attribuée aux objets par différentes personnes (sentimentale vs monétaire).

10. Les diverses réactions des gens face aux probabilités de maladie dégénératives et l’utilisation de tests de dépistage.

11. Les opportunités qui surgissent d’avoir tissé des liens avec des gens au cours de transactions anodines.

12. Les conséquences inattendues d’un retour au sources.

13. Les multiples raisons qui amènent les gens à aller travailler dans le Grand Nord.

Voici certains passage que j’ai aimé:

P. 115 “Elle était assez près pour sentir son haleine rance, il riait maintenant, d’un rire mauvais, saccadé, comme hoquet. Puis il a relâché le sac et toute la tension ainsi libérée a projeté Elena vers l’arrière, sur le sol. Dans sa chute, pendant une fraction de seconde, elle a pensé qu’elle s’était bien fait avoir. Cet homme, ce voleur, ce n’était pas Boris. Ce ne pouvait pas être lui. C’était un subterfuge. Une comédie.

P. 130 “Le jour oú il m’a annoncé qu’il allait me quitter, j’ai pleuré, puis nous avons fait l’amour. Je crois que c’est ce jour-là que je suis tombée enceinte. Et là, sur le coup, j’ai voulu cet enfant. Et j’ai voulu que ce sois lui, le père. Mais je ne me décidais pas à lui annoncer la nouvelle. De toute façon, je ne suis pas certaine que ça l’aurait fait revenir. Quelque chose était déjà cassé, tu comprends? Peut-être que je ne savais pas vraiment ce que je voulait, tout est si confus. Si je l’avais vraiment désiré ce bébé, j’aurais arrêté de courir, non?

P. 156 “Il ne faut pas croire tout ce que ma mère raconte. Son mariage, c’est de la pure fiction. Mais il se peut que maintenant, enfin, elle soit heureuse. Qu’elle se soit apaisée. Il lui appartient. Finalement, il a besoin d’elle. Tout seul, il est complètement perdu. Ils sont bien comme ça, dans leurs mensonges, dans leur dépendance mutuelle.

P. 175 “Trente-cinq ans plus tard, il venait d’être démembré et assassiné pour faire de la figuration dans un vulgaire film porno. J’ai pensé qu’il aurait mérité une meilleure fin. Qu’il y avait, dans ce dénouement pathétique, quelque chose qui ressemblait à une profanation.

Au-delà des thèmes énumérés plus haut, ce qui lie ces nouvelles sont des moments de transition, lorsque quelque chose finit, autre chose commence, les éléments déclencheurs qui les précipitent, les conséquences prévues ou imprévues qui en découlent.

Ce qui finit peut être la mort et dans ce cas, on parle de la mort. Mais dans d’autres cas, la chose qui meurt peut être un amour, un espoir, une illusion, qui va “mourir, mais pas trop.” La vie est faite de transitions, de pertes, de nouvelles découvertes, de redéfinitions… Il n’en tient qu’à nous d’y trouver un  sens.

Référence:

Gruda, Agnès. Mourir, mais pas trop. Éditions du Boréal, Montréal, 2016.

Jacques Boulerice, La mémoire des mots: Alice au pays de l’Alzheimer

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C’est une perle que ce livre de Jacques Boulerice où il parle de son expérience d’accompagner sa mère atteinte de la maladie d’Alzheimer durant une dizaine d’années. Le livre est riche en détails du quotidien, des échanges avec sa mère, de la texture des bons et des mauvais jours, des rencontres avec les professionnels de la santé. Il parle non seulement des évènements mais, plus important, de la riche expérience émotive que cette époque a été pour lui. Il y a le fils aimant d’une mère forte, qui se désole des difficultés. Il y a l’adulte occupé, aux prises avec ses propres difficultés dans la vie. Il y a l’homme amoureux qui apprécie le soutien d’une nouvelle compagne qui se rapproche de sa mère. Il y a le père qui se soucie du bien-être de ses fils et le grand-père qui se réjouit de l’arrivée d’une première petite-fille.

On vit à la lecture de ce livre les déchirements face à une réalité qui diffère tant des attentes, en contre-point aux petits et grands bonheurs qui peuplent encore les jours. On voit les hauts et les bas du cheminement de la mère, qui a des moments incroyables de lucidité, mais dont la détérioration de la mémoire à court terme mine l’autonomie. Elle en vient presqu’à être un danger pour elle-même et pour les autres.

L’auteur décrit l’amour qu’il ressent pour sa mère, les bons moments qu’ils ont ensemble, les fous rires, mais aussi l’exaspération, l’impatience qu’il peut éprouver devant les répétitions et les questions auxquelles il a déjà  répondu, le désarroi devant l’inexorable détérioration.

L’écriture ressemble à des notes d’anthropologue qui explore un cas en détail pour tenter d’y déceler des mécanismes cachés. C’est très bien réussi, probablement parce que l’auteur a pris des notes et a longtemps essayer de comprendre, avec beaucoup de perspicacité. Bien sûr, c’est un compte-rendu très subjectif et on ne peut être sûr de la justesse des observations et des interprétations, mais nous ne sommes pas dans la soi-disant objectivité des sciences sociales, mais dans la subjectivité du vécu d’un être humain en relation avec d’autres.

L’effort de compréhension de la différence entre la réalité et l’illusion (les tours que joue le cerveau de sa mère qui se détériore) amène aussi l’auteur à “problématiser” le réel, à ne  pas prendre pour acquit au premier niveau, à questionner sa propre interprétation première des faits qui se présente à lui pour arriver à en voir plusieurs facettes.

Un récit fascinant à lire pour toute personne qui est en contact avec des gens qui souffrent de la maladie d’Alzheimer, des membres de la famille au personnel du réseau de la santé.

Référence:

Boulerice, Jacques. La mémoire des mots: Alice au pays de l’Alzheimer. Collection Biblio-Fides. Éditions Fides, 2008.

Pierre Nepveu, La dureté des matières et de l’eau

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Ce recueil de poésie est divisé en quatre sections: Méditations au bord du fleuve, Petits voyages d’hiver, Stations Lachine, et Dénouements. Il est composé surtout de poèmes en prose de moins d’une page. Chacun raconte une courte histoire, un moment, une sensation. On trouve aussi quelques photos d’oeuvres d’art en plein air prises dans les parcs de l’ouest de l’île de Montréal, des oeuvres qui ont inspiré l’auteur.

Dans la “ville froide” où habite le poète, “les poèmes arrivent à bride abattue, les phrases sont des galops de folie, une écume d’étreinte.

Le froid et son influence remplissent cette oeuvre, jusqu’à la brûlure, ainsi qu’une agitation qui va de l’étourdissement au grand vent. On y trouve aussi l’hiver en analogie de la vieillesse, où l’amour sert de refuge à la froidure. Froidure, dureté des matières et de l’eau gelée, auxquelles il est difficile d’échapper et qui nous fait douter que la vie puisse renaître au printemps.

Suis-je présent pourtant ou moi-même fantôme, me cognant le front contre les vitres pour m’assurer que j’existe, et lançant à tous vents des rafales de phrases, avec le plaisir de les voir retomber, parfois, dans le jardin du sens où elles calment mon délire.

Mais le froid, la solitude et l’aliénation ne prennent pas toute la place dans ce recueil.

L’angoisse elle-même n’a plus de son, la détresse a perdu la voix. Et dans cette étrange accalmie, la parole semble toute jeune, encore malhabile en son alphabet, cassée dans ses lettres et ses chevilles, avec soudain des immensités inhabitées, où ne se sont pas risqués les verbes, où marcher, avancer et courir pâlissent à l’approche de la vie.

L’auteur Pierre Nepveu est un homme chaleureux avec un air de jeunesse malgré qu’il soit un professeur à la retraite de 69 ans. Lorsqu’il m’a dédicacé une copie de ce recueil au Salon du livre de Montréal, nous nous sommes remémoré en rigolant un souper-poésie du Festival international de poésie de Trois-Rivières où il y a avait un très petit public (lui et moi!) et où tellement de bruit provenait de l’étage inférieur du restaurant que nous étions carrément allés nous asseoir à la table de poètes pour les entendre.

Référence:

Nepveu, Pierre. La dureté des matières et de l’eau. Éditions du Noroît, Montréal, 2015.

Autres choses:

http://www.litterature.org/recherche/ecrivains/nepveu-pierre-346/

http://lesmeconnus.net/la-durete-des-matieres-et-de-leau-de-pierre-nepveu-une-traversee-dans-lincertain/

http://www.ledevoir.com/culture/livres/448095/poesie-la-ou-tremblent-la-terre-et-les-eaux