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Patrick Modiano, L’herbe des nuits

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Quel bonheur cette lecture d’une histoire vague, de souvenirs lointains un peu brumeux, dans des rues parisiennes sombres! Jean, le narrateur de cette histoire qui n’en est pas une, se remémore des souvenirs de jeunesse, carnet noir à l’appui, rempli de notes décousues. Celles-ci ne parviennent pas totalement à éclairer les mystères de l’époque, l’identité et les faits et gestes de gens croisés à l’improviste, au hasard d’une relation de courte durée. Dannie, une jeune femme qu’on peut s’imaginer belle, qu’il l’a envoûté le temps d’une saison, dont il sut si peu…

Le rythme lent, au rythme d’un passant qui déambule dans Paris, s’arrête devant un immeuble pour en observer la façade, au rythme des répétitions, de souvenirs qui reviennent comme des refrains, comme si le livre était une longue mélodie, une chanson qui s’éteint doucement, plutôt que se finir sur un éclat de percussions.

Jean relate aussi les inquiétudes, au contact de personnages possiblement louches, dont on peut imaginer le pire. Jusqu’à une interrogation “amicale” des forces de l’ordre… Qui sera sans suites.

Le livre s’ouvre sur ce paragraphe, qui donne le ton,

Pourtant je n’ai pas rêvé. Je me surprends quelquefois à dire cette phrase dans le rue, comme si j’entendais la voix d’un autre. Une voix blanche. Des noms me reviennent à l’esprit, certains visages, certains détails. Plus personne avec qui en parler. Il doit bien se trouver deux ou trois témoins encore vivants. Mais ils ont sans doute tout oublié. Et puis, on finit par se demander s’il y a eu vraiment des témoins.

Comme si le narrateur doute lui même d’avoir été témoin. Pense avoir rêvé… Prend ses rêves pour des réalités…

J’ai jusqu’à maintenant lu deux romans de Modiano et les deux s’appuient sur de vieux documents, un carnet de notes et un vieux carnet téléphonique. S’agit-il d’un motif récurrent? J’ai l’édition Quarto de Gallimard. On verra bien.

Mon mari avait acheté L’herbe des nuits et s’est arrêté à la page 30. Il n’aimait pas ce livre… que j’ai adoré. L’histoire se continue; nous avons des goûts passablement différents.

Référence:

Modiano, Patrick. L’herbe des nuits. Gallimard, 2012.

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Patrick Modiano, Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier

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À 146 pages, ce roman pourrait sembler plus une introduction à un roman. Et il laisse d’importantes questions en suspend. Mais aussi quelle joie de le lire, d’explorer avec le narrateur les méandres d’une mémoire aussi imparfaite que sélective. Qu’est-il donc arrivé à Jean Daragane enfant? Il ne s’était pas attardé à se souvenir de tous les évènements. Il faut croire qu’ils ne l’avaient pas traumatisé, mais comment pourrait-on expliquer autrement son détachement du monde, son quotidien si solitaire, son inconfort lorsque des inconnus font irruption dans sa vie?

Car irruption, il y a. Daragane avait perdu un carnet d’adresse et il reçoit un appel de la personne l’ayant retrouvé, un certain Gilles Ottolini. Cette personne insiste pour le rencontrer et lui remettre le carnet. Daragane ne prend aucun plaisir à cette rencontre et y met fin rapidement.

Dehors, il respira à pleins poumons. Quelle drôle d’idée, ce rendez-vous avec un inconnu, lui qui n’avait vu personne depuis trois mois et qui ne s’en portait pas plus mal… Au contraire, il ne s’était jamais senti aussi léger, avec de curieux moments d’exaltation le matin ou le soir, comme si tout était encore possible et que, selon le titre du vieux film, l’aventure était au coin de la rue… Jamais, même durant les étés de sa jeunesse, la vie ne lui avait paru aussi dénuée de pesanteur que depuis le début de cet été-là.

Ottolini a par ailleurs des questions au sujet d’un nom vu dans le carnet, un nom qui n’évoque rien pour Daragane. Un certain Guy Torstel, dont il aurait utilisé le nom dans son premier roman. Ça aussi, il l’avait oublié.

Il ouvrit son carnet à la lettre T, souligne au style bille bleu “Guy Torstel 423 40 55” et ajouta à côté du nom un point d’interrogation. Il avait recopié toutes ces pages d’après un ancien carnet d’adresses, en supprimant les noms des disparus et les numéros périmés. Et sans doute ce Guy Torstel s’était-il glissé tout en haut de la page à cause d’une minute d’inattention de sa part. Il faudrait retrouver l’ancien carnet d’adresses qui devait dater d’une trentaine d’années, et peut-être la mémoire lui reviendrait-elle quand il verrait ce nom parmi d’autres noms du passé.

Suivront des rencontres en série avec Chantal Grippay, une amie de Gilles Ottolini, dont les motifs sont pour le moins étranges. Pourquoi donne-t-elle plus d’information à Daragane? Elle semble le mettre en garde contre Ottolini, mais aussi protéger ce dernier. Au fils de ces rencontres, Daragane recouvre des bribes de souvenirs profondément enfouis, reliés à des évènements de son enfance, un séjour dans un village au nord-ouest de Paris, Saint-Leu-la-Forêt, où des étrangers avaient pris soin de lui. En fait, on croit déceler qu’il avait déjà fait un retour vers ce passé trouble au début de l’âge adulte, pour le laisser ensuite retomber dans l’oubli. Par ennui? Pour se protéger d’un certain sentiment d’abandon?

Un thème qui émerge avec dans cette lecture est la nature du lien que nous entretenons avec notre propre biographie. Peut-on la modeler à notre guise? Oublier, voire nettoyer, réinventer? Comment donne-t-on un sens à des évènements qu’on comprend à peine, surtout ceux de la tendre enfance?

Dans ce livre, au moins deux personnages changent de nom, par choix. Comme on considère normalement qu’il y ait un lien très fort entre le nom et le soi, comment doit-on interpréter la substitution d’un prénom pour un autre? Je change de nom donc je suis une autre personne? Est-ce une protection parce qu’on ne pourra plus me trouver? Ou puis-je alors m’imaginer être autre, me transformer, oublier mon passé? Me perdre, comme nous le dit si bien le titre…

C’est une première lecture de cet auteur nobélisé l’an dernier, mais certainement pas la dernière. Je suis maintenant immensément curieuse d’explorer son univers.

Référence

Modiano, Patrick. Pour que tu ne te perdes pas dans le quartier. Gallimard, 2014.

Autres choses

http://www.lefigaro.fr/livres/2014/10/16/03005-20141016ARTFIG00019–pour-que-tu-ne-te-perdes-pas-dans-le-quartier-de-modiano-l-ombre-d-un-doute.php

http://bibliobs.nouvelobs.com/romans/20141205.OBS7105/modiano-ecrit-il-toujours-le-meme-livre.html

http://www.liberation.fr/livres/2014/10/01/modiano-un-enfant-passe_1112634

https://uottawa.scholarsportal.info/ojs/index.php/revue-analyses/article/viewFile/770/672