Dany Laferrière, Pays sans chapeau

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Comme c’est mon dixième livre de Dany Laferrière, c’est comme des retrouvailles avec un ami de longue date, avec une voix familière, dans un univers connu. À cause de cette familiarité, j’ai cru durant une partie de la lecture de ne voir rien de neuf dans ce récit. Pourtant, le thème diffère à certains égards des livres que j’ai lus auparavant.

Le livre auquel celui-ci s’apparente le plus est L’odeur du café, où le narrateur (Vieux Os) nous raconte des moments de son enfance passée avec sa grand-mère, Da. Dans Pays sans chapeau, Vieux retourne en Haïti et séjourne chez sa mère qui vit avec une de ses sœurs. Du fait de sa longue absence – 20 ans depuis son départ précipité –  il a presque oublié certaines coutumes et l’importance des morts et autres personnages fabuleux dans la vie de tous les jours.

On me sert une tasse de café bien chaud. Je m’apprête à prendre la première gorgée.

– As-tu oublié l’usage, Vieux Os?

Il faut en donner aux morts d’abord. Ici, on sert les morts avant les vivants. Ce sont nos aînés. N’importe quel mort devient subitement l’aîné de tous ceux qui respirent encore. Le mort change immédiatement de mode de temps. Il quitte le présent pour rejoindre à la fois le passé et le futur. Où vis-tu maintenant? Dans l’éternité. Joli coin,  hein! Je jette la moitié de la tasse de café par terre en nommant à haute voix mes morts.

Mes morts. Tous ceux qui m’ont accompagné durant ce long voyage. Ils sont là, maintenant, à côté de moi, tout près de cette table bancale qui me sert de bureau, à l’ombre du vieux manguier perclus de maladies qui me protège du redoutable soleil de midi. Ils sont là, je le sais, ils sont tous là à me regarder travailler à ce livre. Je sais qu’ils m’observent. Je le sens. Leurs visages me frôlent la nuque. Ils se penchent avec curiosité par-dessus mon épaule. Ils se demandent, légèrement inquiets, comment je vais les présenter au monde, ce que je dirai d’eux, qui sont nés et morts dans la même ville, Petit-Goâve, qui n’ont connu que ces montagnes chauves et ces anophèles gorgés de malaria. Je suis là, devant cette table bancale, sous ce manguier, à tenter de parler une fois de plus de mon rapport avec ce terrible pays, de ce qu’il est devenu, de ce que je suis devenu, de ce que nous sommes tous devenus, de ce mouvement incessant qui peut bien être trompeur et donner l’illusion d’une inquiétante immobilité.

Alors Vieux Os se balance du pays réel au pays rêvé, et tente de renouer avec ce qu’on dit du pays des morts, qu’on appelle aussi le “pays sans chapeau” parce qu’un mort n’est jamais enterré avec son chapeau.

Dans ses passages dans le monde des morts, il rencontre les dieux de la religion vaudou qui l’accompagnent dans son voyage de découverte qu’il nous relate avec toute la fraîcheur et la candeur qu’on connaît des livres de Dany Laferrière. Tout compte fait, c’est un voyage très intéressant pour moi aussi.

Référence:

Laferrière, Dany. Pays sans chapeau. 4e édition. “Boréal Compact”. Éditions du Boréal, Montréal, 2006 [1996].

Carl-Johan Vallgren, Les aventures fantastiques d’Hercule Barfuss

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J’aime beaucoup les livres qui offrent des impressions, réflexions, divagation, explore le monde à partir de l’intime, mais des fois j’aime une bonne histoire bien racontée (et oui, bien sûr, l’un n’exclut pas l’autre…). J’ai trouvé cela avec Les aventures fantastiques d’Hercule Barfuss, un mélange de roman historique et fantastique, où on ne sait où le vrai et le fantastique arrête et commence, mais où on est gâté par la complexité des personnages et des situations et les descriptions très imagées. J’ai carrément eu l’impression d’être le chat dont Hercule prend possession de la volonté grâce à ses pouvoirs télépathiques, vaguement agacé de partir en cavale au lieu de se concentrer sur une chasse bien juteuse.

En quatrième de couverture, on nous met en appétit de cette façon:

Hiver 1813. Dans une maison close de Königsberg, deux enfants, Hercule et Henriette, naissent la même nuit. Infirme, nain, sourd et muet, Hercule possède un talent bien singulier, celui de lire dans les pensées. Le destin les sépare brutalement. La vie du garçon devient alors une suite de drames, de persécutions, de meurtres… Malgré les épreuves atroces qu’il doit affronter, Hercule n’aura de cesse de retrouver sa bien-aimée, la douce et belle Henriette. À travers cette histoire d’amour, étrange et émouvante, C.-J. Vallgren livre une peinture à la fois sombre et lumineuse de l’Europe à peine sortie des guerres napoléoniennes, où l’injustice, l’intégrisme religieux et l’obscurantisme font bon ménage.

On a droit à de nombreux retournements et le pauvre Hercule doit être bien coriace en dépit de ses handicaps pour survivre aux épreuves atroces auxquelles il est soumis. Il rencontre beaucoup de gens malintentionnés, de gens dont la peur et des doctrines religieuses strictes guident les actions, des gens d’une méchanceté innée qui prennent plaisir à faire souffrir les autres, mais aussi de bonnes âmes qui partagent leur pain sans exigences aucunes, qui lui donnent un toit et une possibilité de gagner sa vie à Hercule. Dans cette existence en dents de scie, il aura l’opportunité de retrouver et perdre à nouveau Henriette, et des tréfonds d’un désespoir sans nom, il trouvera une raison de vivre qui nul ne peut lui enlevé… dans un revirement quelque peu inattendu. De l’inattendu, il y en a beaucoup dans ce livre.

C’est donc une lecture très divertissante avec un fond de roman historique.

 

Reference:

Vallgren, Carl-Johan. Les aventures fantastiques d’Hercule Barfuss. Éditions Jean-Claude Lattès, 2011.  (Originalement publié en suédois en 2002)

Autres choses:

http://www.lemonde.fr/livres/article/2011/03/17/les-aventures-fantastiques-d-hercule-barfuss-de-carl-johan-vallgren_1494368_3260.html

https://www.theguardian.com/books/2005/apr/23/featuresreviews.guardianreview20

http://www.unchocolatdansmonroman.fr/article-les-aventures-fantastiques-d-hercule-barfuss-carl-johan-vallgren-110133682.html

Ouanessa Younsi, Soigner, aimer

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Je me suis souvent demandé ce qui arrive à un psychiatre ou psychologue en détresse, ou même comment on peut faire ce genre de carrière sans se brûler, prendre le nord, se faire envahir par la détresse d’autrui, ou souffrir soudain d’une incapacité d’empathie ou de compassion…

Jean Désy, lui aussi médecin-écrivain, nous dit dans sa préface: “On ne peut vraiment soigner, on ne peut vraiment être soignant si on n’aime pas.” Il a vu évoluer Ouanessa Younsi depuis ces années d’études en médecine à l’Université Laval, où elle manifestait déjà une bonne capacité d’écriture.

Cette capacité et ses réflexions sur sa pratique, au milieu des difficultés quotidiennes du psychiatre en milieu hospitalier, de surcroît à Sept-Îles avec les communautés autochtones voisinces, nous éclaire sur les difficultés que rencontre le professionnel de la santé mentale. Et Ouanessa Younsi le fait dans un langage à la fois direct et poétique, d’une façon toute personnelle.

Une auteure à suivre!

Référence:

Younsi, Ouanessa. Soigner, aimer. Mémoire d’encrier, Montréal, 2016.

Autre chose:

Elle sera au Salon du livre de Paris le 25 mars 2017.

Umberto Eco, Numéro zéro

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Ce court roman est le plus facilement abordable que j’aie lu d’Umberto Eco, mais n’est pas très intéressant… Un journaliste sans emploi est engagé pour travailler dans une publication en démarrage. Un de ses rôles, qu’il ne doit pas révélé au reste de l’équipe, est d’écrire une description du travail de la rédaction. Le rédacteur en chef a une approche particulière pour attirer son public cible. Alors que l’équipe concocte un numéro pilote, un des journalistes est assassiné et cela met fin à l’entreprise, car le sponsor ne veut plus y être associé. Tous les employés reçoivent une prime de deux mois de salaire.

Le journaliste qui a été assassiné enquêtait sur la possible survie de Mussolini à la fin de la deuxième guerre mondiale. Son hypothèse est qu’il se soit réfugié soit au Vatican, soit en Argentine et que l’homme qui a été fusillé en compagnie de sa maîtresse était un sosie régulièrement employé pour figurer lors d’apparitions publique de Mussolini. Cette enquête donne une excuse pour revoir ce qui est connu de certains événements de cette guerre et du règne de Mussolini.

Pour en revenir à l’approche du journal “Domani”, le rédacteur explique de cette façon l’approche qu’il préconise:

Donc, nous ferons un quotidien. Pourquoi Domani? Parce que les journaux traditionnels racontaient, et malheureusement racontent encore, les nouvelles de la veille au soir, et voilà pourquoi ils s’appelent Corriere della Sera, Evening Standard  ou Le Soir. Or, les nouvelles de la veille, nous les avons déjà apprises par la télévision au journal de vingt heures, par conséquent les journaux racontent toujours ce que l’on sait déjà, et voilà pourquoi ils vendent de moins en moins. Dans Domani, ces nouvelles qui puent désormais comme le poisson pourri, seront résumées de façon brève: une petite colonne, qu’on lit en deux minutes, suffira.

Le destin d’un quotidien est désormais de ressembler à un hebdomadaire. Nous parlerons de ce qui peut advenir demain, avec des articles de fond, des suppléments d’enquête, des anticipations inattendues… Je donne un exemple. À quatre heures, une bombe explose, et le lendemain tout le monde est déjà au courant. Eh bien, nous, de quatre heures à minuit, avant de faire tourner les rotas, nous devrons avoir trouvé quelqu’un qui sait quelque chose d’inédit sur les probables responsables, une chose que la police ignore, et échafauder un scénario de ce qui arrivera dans les semaines à venir à cause de cet attentat…

Comme l’histoire se passe en 1992, on discute de comment l’information est obtenue et traitée mais on y voit quand même une approche journalistique traditionnelle. Ce qui aurait été plus intéressant, je crois, pour un roman publié en 2015 est de spéculer sur la possibilité d’atteindre cet objectif dans un contexte où on a accès à l’Internet et aux réseaux sociaux. Donc, ce livre n’est pas vraiment d’actualité, pour moi.

J’en attendais peut-être un peu plus étant donné le thème, qui éclaire le débat sur comment on crée la nouvelle, dans le contexte où on se fait bombarder d’analyse sur les “fake news” et les “faits alternatifs”, et autres phénomènes en marge de la politique américaine. Ça aurait pu être intéressant d’avoir une opinion posthume d’Umberto Eco.

Référence:

Eco, Umberto. Numéro zéro. Éditions Grasset & Fasquelle, 2015.

Autres choses:

https://www.nytimes.com/2015/11/22/books/review/umberto-ecos-numero-zero.html?_r=0

 

https://www.ft.com/content/a9cf747e-9cce-11e5-8ce1-f6219b685d74

http://www.independent.co.uk/arts-entertainment/books/reviews/numero-zero-by-umberto-eco-trans-richard-dixon-book-review-a6759031.html

 

 

 

 

Audur Ava Ólafsdóttir, L’embellie

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Le personnage principal, une jeune femme qui fait de la traduction et de la révision de texte en 11 langues, est considérée trop mutique par son mari, qui la quitte pour une collègue de travail, déjà enceinte de surcroît. Cet homme trouvait qu’elle communiquait très peu, était trop secrète, ne révélait rien sur son passé, surtout sur les neufs années passées à l’étranger avant leur rencontre.

Quoique le lecteur en sache peu aussi sur son passé, la narratrice au “je” nous mets au fait de tout ce qui se passe dans sa tête, de ses réactions spontanées jusqu’à ses réflexions les plus farfelues. Et la description en longueur de la préparation de l’oie tuée en pleine rue lorsqu’elle l’a frappée avec la voiture.

Ce livre traite avec beaucoup d’humour les aléas de la vie que rencontre l’auteur mais met aussi en scène la loyauté de la narratrice envers les personnes auxquelles elle est liée. Son amie Audur, enceinte de 6 mois, se tord la cheville devant chez elle en venant lui rendre visite. Une fois à l’hôpital, on lui découvre d’autres problèmes qui nécessitent une hospitalisation prolongée. Audur lui demande de s’occuper de son petit garçon de 4 ans, Tumi, sourd et malvoyant. Notre protagoniste ne peut dire non et se retrouve à partager sa vie avec cet étrange petit bonhomme, elle qui ne connait rien aux enfants.

De plus, parce que ce roman recèle d’événements, elle gagne le gros lot dans une loterie et un chalet dans un autre tirage. Elle fait installer ce chalet en bordure du village où vivaient jadis ses grands-parents. Le roman devient dès lors une grande aventure, départ vers l’est de l’Islande que la narratrice avant auparavant peu fréquenté sauf durant son enfance. Elle se passe la remarque qu’elle avait en fait peu quitté les confins de Reykjavik depuis son retour de l’étranger.

Jusqu’à ce point dans le livre, je me demandais qu’elle était vraiment la quête de la protagoniste. J’avais l’impression qu’elle se faisait balloter par les événements sans manifester de volonté. Peut-être que c’était pour ça que je déposais si facilement le livre et que j’ai mis tant de temps à en lire la première moitié. Par contre, la deuxième moitié a plus soutenue mon attention.

Ce retour aux sources semble la calmée. Elle entame le voyage de retour vers Reykjavik pour les fêtes de fin d’année dans la sérénité.

Le roman est suivi d’un addendum très humoristique contenant 47 recettes de cuisine (l’oie!) et une recette de tricot.

 

Référence:

Ólafsdóttir, Audur Ava. L’embellie. Zulma, 2012. (originalement publié en islandais en 2004)

Fanie Demeule, Déterrer les os

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Avec la narratrice de Déterrer les os, tout est absolu et excessif. La nourriture et son contrôle, les sensations de plaisir et le jeu. Manger pour combler un vide intérieur. Les phobies. L’horreur des règles qu’elle voudrait supprimer.

Il existe forcément un moyen de supprimer les règles. Il me prendra le temps qu’il faudra, je finirai par trouver. C’est désormais l’unique objectif de ma vie.

Une remarque de ses parents sur le fait que certaines athlètes n’aient parfois plus leurs règles l’entraîne dans un tourbillon d’activités physiques. L’anorexie prend possession de sa vie. Elle utilise les mots “purification” et “épuration”. Ses os deviennent visibles. Crises de boulimie. Elle devient aussi hypochondriaque. Peur de mourir.

Un accident de voiture semble déclencher un changement, peut-être un retour vers la “normalité”. Mais la fin est ambigüe.

Référence:

Demeule, Fanie. Déterrer les os. Hamac/Édition du Septentrion, Québec, 2016.

Autres choses:

http://www.libredelire.com/fanie-demeule-deterrer-les-os

https://larecrue.org/d%C3%A9terrer-les-os-fanie-demeule-862653868686#.arb31f8et

http://www.ledevoir.com/culture/livres/487757/fiction-quebecoise-la-petite-fille-qui-aimait-trop-les-pamplemousses

Club de lecture – rencontre 22 mars 2017 http://211blog.drawnandquarterly.com/2017/01/club-de-lecture-francais-deterrer-les.html

Jonas Karlsson, La pièce

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Voici ce que dit la quatrième de couverture de ce livre:

La première neige est tombée sur Stockholm et Björn vient d’être muté à l’Administration. Mégalomane sur les bords, Björn a une opinion démesurée de son rôle. Arrogant et psychorigide, il est loin de faire l’unanimité parmi ses collègues. Mais Björn n’est pas là pour fraterniser ou bavarder inutilement, il est là pour travailler et montrer le bon exemple à ceux qui n’ont peut-être pas, comme lui, la bureaucratie dans le sang.

Un jour, il découvre une porte entre l’ascenseur et les toilettes. Elle ouvre sur un bureau inoccupé où règne un ordre parfait. Cette pièce lui procure une sensation singulière de calme et de bien-être, et il commence à s’y réfugier aussi souvent qu’il le peut pour se ressourcer. Mais un malaise grandissant se répand au sein du service. Pourquoi le nouveau venu reste-t-il toujours planté en plein milieu du couloir à fixer le mur?

Non seulement Björn est psychorigide mais il souffre d’un certain détachement de la réalité et vit dans son propre monde. Il a de la difficulté à entrer en relation avec les autres et semble incapable de manifester de l’empathie. Tout cela met une barrière infranchissable entre lui et les autres.

Un changement de poste dans un nouveau service met ces difficultés en évidence. Ce que Björn s’acharne à percevoir comme de l’avancement paraît plus comme une rétrogradation. Son ancien service a passé le “problème” au suivant… Et son nouveau chef semble souvent pris au dépourvu devant le comportement étrange du nouveau venu. Il devra aussi rassurer les autres employés qui s’inquiètent du comportement incompréhensible de leur nouveau collègue.

Lorsque Björn découvre la pièce entre les toilettes et l’ascenseur, il découvre un refuge rempli de calme et d’ordre où il peut échapper au chaos qui l’agresse dans le bureau. Il y retourne de temps en temps pour se ressourcer. Ce qui se passe en réalité est qu’il se tient debout dans le couloir face au mur. Bien sûr, ceci se passe à la vue de ses collègues qui s’effraient de ce comportement. Björn perçoit les efforts répétés de faire cesser ce comportement comme du harcèlement. Il lit constamment les comportements et le langage non-verbal des autres de façon erronée. La détérioration se poursuit, malgré les efforts de son chef pour l’aider et sa suggestion du consulter un psychiatre. Son apparence de rationalité extrême  rend un diagnostique difficile. Björn trouve enfin un refuge plus sûr que La Pièce…

J’ai eu de la difficulté à me concentrer sur ce livre au début. Je trouvais le point de vue de Björn un peu pénible et ça a pris du temps avant d’introduire le point de vue d’autres personnages. Mais dans le dernier tiers j’étais vraiment prise par les enjeux et j’avais hâte de voir jusqu’où l’auteur pousserait l’absurdité de la situation. Du Kafka-viré-à-l’envers… l’environnement lui-même n’est pas en cause, mais une personne tordue le vit de cette façon.

J’ai souvent trouvé qu’on présentait peu le monde du travail contemporain dans la littérature, à part pour certains aspects de professions spécifiques (policiers ou avocats par exemple) mais peu souvent le monde de grandes structures administratives où le travail est morcelé de la façon du travail à la chaîne. Avec La pièce, j’ai été servie.

Référence:

Karlsson, Jonas. La pièce. Actes Sud, 2016. (publié en suédois par Wahlström & Widstrand, Stockholm, 2009)

Autres choses:

https://www.theguardian.com/books/2015/jan/15/the-room-by-jonas-karlsson-review-comedy-or-tragedy (revue basée sur la traduction anglaise)

http://www.onlalu.com/livres/roman-etranger/la-piece-jonas-karlsson-21078

http://www.lopinion.fr/edition/autres/critique-quiriny-piece-qui-n-existait-pas-107105

http://www.thierry-guinhut-litteratures.com/2016/07/fantastique-et-anti-utopie-contre-l-hydre-de-l-etat-aux-pays-scandinaves-jonas-karlsson-la-piece-johanna-sinisalo-avec-joie-et-docil

Paul Bélanger, Des amours

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La couverture rouge de ce recueil de poésie s’accorde bien à son titre et à ses thèmes.

Le poète nous parle des amours charnels qui s’expriment dans la médiation du corps. La transition de l’amour charnel au poème s’opère par des images limpides. Voici donc deux exemples:

de même ces mots étranglés dans ta gorge
tu les caressais comme autant d’énigmes
tu ne pouvais pas savoir
si tout cela

menait à un échec tant
les repères volaient en éclats

Et,

tu ne guérissais pas
de l’amour au chatoiement
si divers que l’impossible reste
le noyau qui aimante
ce corps et ce vers
comme la plus inattendue
des histoires

pour autant tu reviens
à cette chute des métamorphoses

Cette transition au poétique le différencie d’un amour banal (mais est-ce qu’un amour peut être banal?).

Le poète est à la recherche de la communion intense qui rencontre rarement l’apaisement. Deux passages, en particulier, m’ont accrochée:

elle habitait peut-être tout près
dormait-elle seulement à demi
tournée vers le vide
comme moi
nouée à mon absence

Et,

Cette pulsion source tu l’attendais
chaque jour comme son amour
le poème y dormait depuis mille ans
prenait forme quand tu la regardais dormir

Tout de l’amour mène à l’émoi, l’acte, son anticipation et son souvenir, l’absence de l’être aimé. Les poèmes ne peuvent être réduits à des anecdotes, ils transmettent l’émotion à l’état pur.

Référence:

Bélanger, Paul. Des amours. Éditions du Noroît, Montréal, 2015.

Autres choses:

http://lesmeconnus.net/exister-vers-lamour-delie-des-amours-de-paul-belanger/

http://vitrine.entrepotnumerique.com/resources/9782890189843

Aki Ollikainen, La faim blanche

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Un autre livre où règnent le froid et le vent…

Ce sont les fantômes de cet hiver – statues de neige que le vent arrache à la mer gelée. Le bateau n’est jamais arrivé, mais l’hiver, oui – sans prévenir, en une nuit.

La population, démunie, se meurt de froid et de faim. Les paysans prennent la route et se joignent aux hordes de mendiants.

Marja laisse son mari mourant à la ferme et entame son périple vers St-Petersbourg (un mirage!), avec ses deux enfants. Sa fille meurt de faim peu de temps après leur départ. La douleur envahit Marja.

Le froid se propage de son estomac à tout son corps, puis se change en une tristesse qui balaie sur son passage la faim, les grelottements et la fatigue. Elle remplit son corps creux d’un lourd vide qui ne laisse place à rien d’autre. À l’intérieur, comme un étang marécageux d’eau noire et sans vie. Un plongeon arctique nage devant ses yeux. Il se change en macreuse brune; elle essaie de prendre son envol. Mais la bise neigeuse fige tout, fait le vide, l’oiseau disparaît. La tourmente passée, tout est blanc, mort. Marja se lève et rejoint Juho endormi sur le banc, le prend dans ses bras et s’effondre de fatigue.

Le périple continue avec toutes ses difficultés, mauvais traitements, la faim, le froid, la fatigue. Marja s’effondre sans se relever. Un médecin compatissant amène Juho à un vieux couple bourgeois sans enfant.

Les survivants de cette tragédie mineure, famille défaite, ne se retrouveront peut-être jamais. Juho est trop jeune pour savoir d’où il vient, pour y retourner, s’il survit à la famine, à son futur incertain.

Ce petit livre, à la lecture duquel le froid nous envahit, évoque de façon très imagée les difficultés de la vie dans les contrées nordiques. Les moyens limités des gens face au froid mortel et sans pitié fond de la vie une rude bataille.

La faim blanche est le premier roman de cet auteur finlandais dont la version originale a été publiée en 2012. Je lirais avec plaisir d’autres écrits de même auteur.

Référence:

Ollikainen,  Aki. La faim blanche. Éditions La peuplade, Chicoutimi, 2016.

Autres choses:

http://www.ledevoir.com/culture/livres/481729/litterature-etrangere-les-ames-mortes-de-la-finlande

http://next.liberation.fr/livres/2016/09/09/la-route-de-la-faim_1491234

https://plaisirsacultiver.wordpress.com/2016/10/25/la-faim-blanche-de-aki-ollikainen/

Bergsveinn Birgisson, La lettre à Helga

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Ce roman est une longue lettre écrite en 1997 par Bjarni à Helga qui fut sa voisine une bonne partie de sa vie. Il écrit cette lettre après la mort de sa femme Unnur, stérile et sévère mais travaillante et fiable sur la ferme. Il désira Helga un temps et lui fit un enfant. Puis, un jour, il se rendit compte qu’il l’aimait.

Dans cette lettre, Bjarni vieillissant se met à nu et fait le bilan de sa vie. On apprend à la fin du livre qu’Helga ne recevra jamais cette lettre, mais qu’importe, Bjarni est en paix avec lui-même. Et nous en savons plus sur la complexité matérielle, culturelle, sociale et émotive d’un paysan islandais, à l’image des changements constants du rude climat de cette île encore un peu mystérieuse.

Ce que j’ai trouvé remarquable dans ce livre, c’est la variété de façon de parler de la mort ou de la fin de vie.

La vieillesse fait son oeuvre. Il y a, bien sûr, des moments où l’on regarde ses pantoufles en pensant qu’un jour elles seront encore là, tandis qu’on n’y sera plus pour les enfiler.

Bientôt, ma Belle, j’embarquerai pour le long voyage qui nous attend tous. Et c’est bien connu que l’on essaie d’alléger son fardeau avant de se mettre en route pour une telle expédition. Assurément, j’arrive après la soupe en t’écrivant cette lettre maintenant que nous sommes tous plus ou moins morts ou séniles, mais je m’en vais la griffonner quand même.

Bientôt s’éteindra la dernière flamme et ma bouche béante se remplira de terre brune.

C’est par un temps pareil, entre Noël et le jour de l’an, que la vieille Sigrídur de Hólmanes passa l’arme à gauche, et ce n’était certes pas la période la plus commode que la grande Faucheuse avait choisie pour faire son coup.

Tu vois, Helga, quel petit bonhomme je suis, maintenant que la coupe est vide et que la partie s’achève.

C’est à ce moment qu’elle est arrivée, la petite bergeronnette; elle s’est posée tout près, sur une motte herbue. Je lui ai demandé, comme grand-mère Kristín me l’avait appris, où je passerais l’année prochaine. La bergeronnette a hoché la queue mais ne s’est pas envolée et j’ai compris que le poseur de question n’en avait plus pour longtemps. Le rayon de soleil inondait la colline d’un tel flot de lumière que j’y ai vu le signe qu’un grand esprit me faisait, de l’autre côté de la vie.

Bien sûr, il est difficile de savoir quelles expressions sont dues plus à la traduction de l’islandais au français que de l’islandais original… mais j’ose penser que la traduction respecte l’esprit de l’original et les tournures de l’auteur.

Au deux-tiers du livre, il y a un passage absolument fascinant qui est une critique de la philosophie existentialiste qu’on met dans la bouche d’un vieux paysan. Au final, on dit que les vieux paysans avaient une grande intelligence et qu’ils pouvaient penser par eux-mêmes, sans intellos des villes pour venir leur dire comment penser.

Ce petit livre se lit presque d’une traite mais je recommande de le savourer, d’imaginer les paysages et le dur labeur de la terre, ainsi que les troupeaux de moutons dans la brume du matin et de réfléchir à ce qui nous différencie de ce peuple si lointain. Ou peut-être pas.

Référence:

Birgisson, Bergsveinn. La lettre à Helga. Zulma, 2013. (publication originale en islandais en 2010)

Autres choses:

http://www.lapresse.ca/arts/livres/critiques-de-livres/201310/09/01-4698114-la-lettre-a-helga-une-perle-.php

http://www.lexpress.fr/culture/livre/bergsveinn-birgisson-de-feu-et-de-glace_1280684.html

http://smallthings.fr/2013/11/28/lettre-helga-birgisson-critique/

http://www.lesheuresperdues.fr/la-lettre-a-helga-bergsveinn-birgisson/