Lydie Salvayre, Pas pleurer

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Il y a beaucoup d’auteurs qui finissent par écrire sur leur mère, quelque fois en remplissant les espaces entre les faits connus, mais il peut aussi être difficile de faire la différence entre le réel et l’imaginaire et ces récits sont publiés en tant que “roman” par les maisons d’éditions. Peut-être une manière d’éviter les problèmes avec les proches qui pourraient contester la véracité des faits. Dans cette veine, je viens de finir Pas pleurer de Lydie Salvayre et je suis en train de lire Rien ne s’oppose à la nuit de Delphine de Vigan.

Que dire de Pas pleurer? J’ai bien aimé ce livre, même si au bout du compte la mère de l’auteur a vécu la guerre civile en Espagne plutôt de loin. Le moment clé a été l’été de 1936, au cours duquel elle a pu sortir de son village natal pour aller vivre à la ville et rencontrer d’autres jeunes comme elle qui commence à peine à découvrir la vie et pour qui la révolution paraît une grande aventure. Elle déchantera assez vite. À la ville, elle fait aussi une rencontre déterminante pour son futur, un jeune homme en route pour rejoindre l’armée républicaine avec qui elle partage une nuit tumultueuse, avec les conséquences dont on peut se douter avant que l’auteure n’en fasse état. Ne connaissant que le prénom de son amant d’une nuit, elle ne le reverra jamais malgré de nombreuses fantaisies de réunions passionnées.

Donc, il ne se passe pas grand chose, mais le quotidien de la vie dans un village de campagne en Espagne est très bien évoqué, de très riche façon. L’utilisation du langage m’a particulièrement plu. Des bribes de dialogue sont rapportés en espagnol (mais non traduits, ce qui n’est pas commode pour ceux qui ne comprennent pas ce langage suffisamment pour en saisir le sens). Et dans le discours de la vieille mère, réfugiée depuis longtemps en France, se retrouve toute une panoplie d’hispanismes savoureux. Par exemple,

Peux-tu me rendre le service, me dit tout à coup ma mère, de faire désapparaître le sirop pour la toux qui est coloqué sur le frigo? Il me raccorde très néfastement doña Pura.

Et la narratrice de dire:

Ma mère me raconte tout ceci dans sa langue, je veux dire dans ce français bancal dont elle use, qu’elle estropie serait plus juste, et que je m’évertue constamment à redresser.

Ça donne un côté très réaliste au livre. On fait un peu la même chose avec les anglicismes quand on parle français au Québec.

Un autre aspect de l’écriture qui m’a plu est la façon dont les dialogues sont écrits. Au lieu des dialogues trop proprets où tout le monde fait des phrases grammaticalement correctes (et ou la ponctuation est impeccable), on nous offre des dialogues brisés, des bribes de conversations, pleines d’interruptions et de voltes-faces, des phrases non terminées sans points finals. On peut s’imaginer être dans un café ou une cuisine bruyante, assise sur un banc, adossée mollement au mur, à écouter distraitement après quelques verres de vin…

Le livre discute aussi du séjour de l’auteur George Bernanos à Majorque durant la même personne et des sources de son inspiration pour le livre Les grands cimetières sous la lune. Il est témoin d’atrocités commises par les forces de Franco, enlèvements, assassinats, exécutions sommaires au bord d’une fosse, des cadavres et encore des cadavres. Je trouvais les passages sur Bernanos déconnectées du reste du récit. En fait, j’avais eu l’impression, avant de lire le livre, que la mère dont on parle dans le livre avait connu Bernanos, mais il n’en est rien. On l’utilise pour offrir un contraste entre l’expérience vécue par la mère et celle de Bernanos. À la dernière page, on nous dit:

L’été radieux de ma mère, l’année lugubre de Bernanos dont la souvenir resta planté dans sa mémoire comme un couteau à ouvrir les yeux: deux scènes d’une même histoire, deux expériences, deux visions qui depuis quelques mois sont entrées dans mes nuits et mes jours, où, lentement, elles infusent.

Lydie Salvayre a gagné le Prix Goncourt 2014 pour ce livre, ce Goncourt qui a été décrit par quelqu’un comme “le Goncourt du moins pire”… Non mais, pour qui on se prend? Je n’ai pas encore lu d’autres livres de cette auteure et j’espère bien que j’en aurai le temps un jour.

Référence:

Salvayre, Lydie. Pas pleurer. Éditions du Seuil, 2014.

Autres choses:

https://fr.wikipedia.org/wiki/Lydie_Salvayre

http://www.lemonde.fr/livres/article/2014/11/05/le-goncourt-a-lydie-salvayre-pour-pas-pleurer_4518570_3260.html

https://www.theguardian.com/books/2014/nov/05/former-psychiatrist-lydie-salvayre-wins-prix-goncourt

http://www.juanasensio.com/archive/2014/11/05/pas-pleurer-de-lydie-salvayre-ou-le-goncourt-de-la-vulgarite.html

http://www.20minutes.fr/culture/1475643-20141105-prix-goncourt-lydie-salvayre-laureate-surprise

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