Jón Kalman Stefánsson, D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds

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De cette saga familiale sur trois générations, je retiens qu’on se débat pour vivre, survivre et donner un sens à sa vie, mais le bonheur ne survient-il pas quand on peut lâcher prise? En Islande, la vie est rude et le paysage peut être magnifique, mais n’est pas toujours hospitalier. La première génération dont on raconte l’histoire vit dans un village de pêcheurs dans un fjord isolé et la dernière, dans le temps présent, celui des vols commerciaux accessibles entre l’Europe et l’Islande, et des téléphones mobiles. De l’Islande vraie,  peut-être authentique, non adultérée par le contact ave le reste du monde, à une Islande de carte postale où en déplace des activités bien fonctionnels (le séchage du poisson) afin qu’elles ne se voient pas de la route que doivent emprunter les touristes en quittant l’aéroport.

L’auteur ne fait pas que nous raconter une saga familiale, mais laisse le soin à ses narrateurs de partager de longues réflexions sur ce qu’ils observent ou ce qu’ils vivent, incluant parfois des détails presqu’inconcevables (une fouille corporelle à l’aéroport!). Tout ça offre une fenêtre, dont le verre est par moment dépoli et imparfait, sur la culture et la mentalité islandaise, ainsi que sur des aspects universels de notre humanité.

La grand-mère Margrét, le personnage que j’ai trouvé le plus attachant dans ce roman, semble souffrir de troubles bipolaires, passant de la plus noire dépression à des débordements de joie, des ténèbres à la lumière. Ses troubles de l’humeur sont décrits dans une section intitulée “Bref exposé écrit sur les ténèbres et la lumière”.

C’est une douleur d’être médiocre, et pire encore d’en avoir conscience, de le ressentir au plus profond de soi, ce genre de certitude vous pénètre et menace vos organes, elle s’en prend surtout au coeur et à ses échanges avec le cerveau. Et Margrét peine à supporter bien des choses.

[…] Deux ou trois fois par an, ces ténèbres envahissent ses veines si radicalement que tout devient difficile […]

[…] ces ténèbres l’envahissent, colorent l’ensemble de ses organes, s’immiscent dans chacune de ses pensées et jusque dans ses souvenirs; tout devient noir. C’est à peine si elle peut se lever, elle passe deux ou trois jours au lit, allongée sur le dos, le regard vide, totalement immobile, comme si elle dormait, comme si elle était morte, elle ne répond presque rien et parfois rien du tout […] Ces périodes s’achèvent bien souvent d’une manière abrupte, si abrupte qu’on pourrait croire qu’on l’a arrachée à l’emprise de la mort pour lui offrir le cadeau de la vie, de la vie magnifique. Ses veines se gorgent brusquement de soleil et de rires, de chants d’oiseaux et d’une joie communicative qui l’empêche de tenir en place, il faut absolument qu’elle bouge, qu’elle célèbre la vie, et qu’elle danse!

Durant un de ces épisodes, elle sort de la maison en robe de chambre et embrasse un homme qui passe. Son mari en entend parler et est furieux. Margrét est déçue que son mari ne puisse comprendre le besoin impérieux de vivre qui s’est emparé d’elle à ce moment. Il est si souvent absent, parti en mer avec son équipage, et partage si peu la vie de sa femme et de sa famille… Il semble plus à l’aise parmi les hommes qui l’accompagnent en mer et est sur terre presqu’un poisson hors de son bocal, mais il aurait bien besoin de pieds pour arpenter ce monde.

C’est un livre qui se lit lentement, au creux d’une chaise confortable, peut-être durant un soir d’hiver quand le vent siffle dans les branches dénudées, un temps qui porte à la mélancolie et à la réflexion. Pas vraiment un livre pour la plage.

Première phrase:

Le soleil lui-même eût été impuissant à l’éviter, tout autant d’ailleurs que les mots sublimes tels amour ou arc-en-ciel, devenus désormais parfaitement inutiles, et qu’on pouvait sans dommage mettre au rebus – tout cela avait commencé par une mort.

Dernière phrase:

Et Keflavik a si radicalement disparu derrière les flocons qu’on dirait que jamais cet endroit noirâtre n’a vraiment existé.

 

Référence:

Stefanson, Jon Kalman. D’ailleurs, les poissons n’ont pas de pieds. Gallimard, 2015. (publication originale en islandais en 2013)

Autres choses:

http://next.liberation.fr/livres/2015/11/20/les-ecrivains-diables-mineurs-rencontre-avec-jon-kalman-stefansson_1415051

https://www.youtube.com/watch?v=_qekXKQUeGc

https://www.youtube.com/watch?v=27fCuCMu6YE (Celui-ci est en islandais, mais les images en valent la peine)

À lire du même auteur:

https://litteraemeae.wordpress.com/2014/06/27/linfinie-poesie-dune-trilogie-islandaise/

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