Kamel Daoud, Meursault, contre-enquête

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J’étais extrêmement curieuse a propos de ce livre a cause de sa connexion avec L’étranger d’Albert Camus. Comme je n’avais pas lu ce livre et que je le connaissais que par ouï-dire, il a bien fallu que je commence par là. Je connaissais le style de Camus pour avoir lu La Peste il y a une trentaine d’année, et je l’ai évidemment retrouvé dans L’étranger.

Kamel Daoud, journaliste algérien, nous propose de revoir les événements du roman de Camus d’un tout autre point de vue. a prime abord, j’étais  plutôt déboussolée… son procédé ne me paraissait pas vraiment valide. Je m’étais fait une idée différente de l’angle d’attaque, avec une conservation assez fidèle de certaines prémisses, surtout des caractéristiques du personnage principal, mais en fait Kamel Daoud s’amuse d’une façon un peu plus créative. Et pourquoi pas?

Son Meursault n’est pas seulement le meurtrier de l’Arabe (Moussa le frère du narrateur) mais aussi l’auteur du livre qui le rendra célèbre. Alors d’un quelconque employé de bureau, il devient écrivain, une figure plus publique qui laissera sa marque par la publication d’un livre, ce récit des événements qui ont menés à l’assassinat par balle de Moussa. Le narrateur s’offusque dès lors que Meursault ait profité de son crime par la publication de son livre.

Il y a des parallèles évidents avec L’étranger, entre autre le début du livre. Alors que Meursault raconte qu’il vient d’apprendre le décès de sa mère, le narrateur de Kamel Daoud débute ainsi:

Aujourd’hui, M’ma est encore vivante.

Elle ne dit plus rien, mais elle pourrait raconter bien des choses. Contrairement à moi, qui, à force de ressasser cette histoire, ne m’en souviens presque plus.

Ceci est un clin d’oeil au début de L’étranger où le narrateur nous parle du décès de sa mère.

Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J’ai reçu un télégramme de l’asile “Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués.” Cela ne veut rien dire. C’était peut-être hier.

Alors que la mère est vivante, l’histoire commence tout de même avec un décès, celui du frère.

Par contre, un des éléments qui diffère est une correction importante: Moussa ne cherchait pas à défendre l’honneur de sa soeur puisqu’il n’en avait pas, mais d’une autre jeune femme de sa connaissance. J’imagine que ça permettait de centrer l’intrigue sur le frère Moussa et non sur les agissements d’une soeur dont le comportement n’aurait pas été acceptable dans ce contexte.

Le livre est un discours à la première personne du frère de Moussa, Haroun, plus de cinquante ans après son assassinat. Il rencontre un étranger qui lui pose des questions sur son frère. Il lui raconte ce dont il se souvient, en plus de lui raconter des faits saillants de sa propre vie et de commenter le livre de Meursault. Ils se rencontre dans un café ou un bar, le genre d’endroit que j’imagine ressembler à ces cafés de quartier ou de village que j’ai vu en Grèce (je ne suis jamais allé au Maghreb), qui sont des établissements commerciaux mais où le touriste et l’étranger ne s’aventure généralement pas… Ils donnent le plus souvent l’impression d’un endroit privé où ne sont bienvenus que les habitués, les gens de la place.

Alors Meursault qui écrit ce livre pour expliquer le meurtre de l’Arabe est un mécanisme pour assurer la pérennité de l’histoire sans quoi cela serait reste un fait divers, tout au plus méritant un entrefilet dans le quotidien local, et non la présence d’un étranger qui pose des questions pour écrire un autre livre cinquante ans plus tard.

A la fin du roman de Camus, je croyais que Meursault allait être exécuté, mais ça n’est pas explicit puisque le livre se termine sur ses réflexions suite à la visite de l’aumônier et  que le lecteur n’est pas témoin des derniers instants de sa vie. Daoud imagine que la vie de Meursault se poursuit, au moins assez longtemps pour qu’il écrive ce livre auquel son récit répond, qui s’intitule L’autre, et non L’étranger. Nous ne sommes pas dans une suite de L’étranger ou dans une réinterprétation, mais un exercice créatif à partir de l’oeuvre de Camus.

Je ne commenterai pas sur les aspects politiques de cette publication, je crois que beaucoup d’autres l’auront fait et la politique n’est pas mon sujet de prédilection.  Par contre j’ai bien aimé l’article-dialogue du Magazine Littéraire du mois de Février 2016 avec Kamel Daoud et Mathias Énard. Je n’ai pas encore lu La Boussole de Mathias Énard, mais ce roman est dans ma pile de livres à lire.

 

Référence:

Daoud, Kamel. Meursault, contre-enquête. Actes Sud, 2014.

Autres choses:

http://salon-litteraire.com/fr/kamel-daoud/review/1909673-kamel-daoud-meursault-contre-enquete-ou-contre-sens

http://www.wordswithoutborders.org/dispatches/article/naming-the-arab-kamel-daouds-mersault2

http://www.magazine-litteraire.com/mensuel/544/etranger-rejoue-22-05-2014-123111

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2 responses »

  1. I really enjoyed this review Sylvie . I thought Mersault was incredibly clever and like you I loved the echoing opening .

    I will be interested to read your review of La Boussole when you read it . I found it not an easy read ( modernist and stream consciousness) but a very satisfying and poignant one ….an homage to Syria and its people.

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