Albert Camus, L’étranger

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L’autre jour, je mentionne L’étranger à mon mari et il me répond: “Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas.” Et oui, les deux premières phrases du roman. S’ensuit une conversation comparant Camus et Sartre dans la voiture en allant faire l’épicerie. Qui d’autre à ce genre de conversation un samedi matin? Je n’échangerais pas mon petit barbu pour rien au monde: Un, il sait me faire rire, et deux, il a de la conversation!

J’ai éprouvé le besoin de lire L’étranger après avoir acquis une copie du nouveau livre de Kamel Daoud, Meursault, contre-enquête, gagnant du Goncourt du premier roman 2015. La quatrième de couverture décrit le livre de cette façon:

Il est le frère de “l’Arabe” tué par un certain Meursault dont le crime est relaté dans un célèbre roman du XXe siècle. Soixante-dix ans après les faits, Haroun, qui depuis l’enfance a vécu dans l’ombre et le souvenir de l’absent, ne se résigne pas à laisser celui-ci dans l’anonymat: il redonne un nom et une histoire à Moussa, mort par hasard sur une plage trop ensoleillée.

Haroun est un vieil homme tourmenté par la frustration. Soir après soir, dans un bar d’Oran, il rumine sa solitude, sa colère contre les hommes qui ont tant besoin d’un dieu, son désarroi face à un pays qui l’a déçu. Étranger parmi les siens, il voudrait mourir enfin…

Avant de lire le roman de Kamel Daoud, je devais bien lire L’étranger.

Deux choses m’ont frappée dans L’étranger. Premièrement, le détachement de Meursault face à tout ce qui l’entoure, les gens, les choses, les évènements. Deuxièmement, les descriptions du soleil et de la chaleur. C’est ce deuxième thème que je vais explorer plus en détails.

Meursault doit se rendre aux funérailles de sa mère en autobus. Bien sûr, durant ce trajet en autobus, il fera chaud, mais il s’endort et ne semble pas trop en souffrir. La chaleur de la journée des funérailles est plus incommodante, dès le départ de l’asile vers le village, un trajet de 45 minutes à pied.

Le ciel était déjà plein de soleil. Il commençait à peser sur la terre et la chaleur augmentait rapidement. Je ne sais pas pourquoi nous avons attendu assez longtemps avant de nous mettre en marche. J’avais chaud sous mes vêtements sombres.  […]  Aujourd’hui, le soleil débordant qui faisant tressaillir le paysage le rendait inhumain et déprimant.

Un peu plus tard, “Autour de moi c’était toujours la même campagne lumineuse gorgée de soleil. L’éclat du ciel était insoutenable.” Donc, en cette journée, le soleil et la chaleur produisent de l’inconfort et ne sont pas associés au bien-être.

Lorsque Meursault va à la plage avec son amie Marie et son voisin Raymond, le soleil en matinée lui fait du bien. Il éprouve du plaisir que le sable chauffe sous ses pieds. Par contre la situation change après le déjeuner: “Le soleil tombait presque d’aplomb sur le sable et son éclat sur la mer était insoutenable.” Et puis: “On respirait à peine dans la chaleur de pierre qui montait du sol.” L’atmosphère devient plus oppressante et on sent qu’il va se produire quelque chose de fâcheux… Meursault et Raymond marche sur la plage et ils aperçoivent les “Arabes” qui les ont suivi, dont le frère de la petite amie de Raymond qu’il avait récemment battue. “Le sable surchauffé me semblait rouge maintenant.” La chaleur et le soleil l’aveugle. Doit-on aussi associer le rouge à la colère? Il voit rouge… Pourtant le détachement de Meursault semble incompatible avec un sentiment violent. Raymond a une nature beaucoup plus colérique.

Plus tard, le soleil devient écrasant. Ils sont à nouveau sur la plage et recherchent les Arabes. Ils les trouvent mais rien n’arrive et ils retournent au cabanon.

Meursault se promène ensuite seul sur la plage. Il a dans sa poche le revolver de Raymond, avec lequel il tuera l’Arabe. La chaleur devient une présence physique qui l’assaille tout entier.

C’était le même éclatement rouge. Sur le sable, la mer haletait de toute la respiration rapide et étouffée de ses petites vagues. Je marchais lentement vers les rochers et je sentais mon front se gonfler sous le soleil. Toute cette chaleur s’appuyait sur moi et s’opposait à mon avance. Et chaque fois que je sentais son grand souffle chaud sur mon visage, je serrais les dents, je fermais les poings dans les poches de mon pantalon, je me tendais tout entier pour triompher du soleil et de cette ivresse opaque qu’il me déversait. A chaque épée de lumière jaillie du sable, d’un coquillage blanchi et d’un débris de verre, mes mâchoires se crispaient. J’ai marché longtemps.

L’atmosphère est de plus en plus épaisse et le temps s’arrête, “… la journée n’avançait plus, deux heures qu’elle avait jeté l’ancre dans un océan de métal bouillant.” Meursault blâmera plus tard le soleil… Il voit l’Arable et aimerait s’en détourner.

Mais toute une plage vibrante de soleil se pressait derrière moi. J’ai fait quelques pas vers la source. L’Arable n’a pas bougé. Malgré tout, il était encore assez loin. Peut-être à cause des ombres sur son visage, il avait l’air de rire. J’ai attendu. La brûlure du soleil gagnait mes joues et j’ai senti des gouttes de sueur s’amasser dans mes sourcils. C’était le même soleil que le jour où j’avais enterré maman et, comme alors, le front surtout me faisait mal et toutes ses veines battaient ensemble sous la peau. A cause de cette brûlure que je ne pouvais plus supporter, j’ai fait un mouvement en avant. Je savais que c’était stupide, que je ne me débarrasserais pas du soleil en me déplaçant d’un pas. Mais j’ai fait un pas, un seul pas en avant. Et cette fois, sans se soulever, l’Arabe a tiré son couteau qu’il m’a présenté dans le soleil. La lumière a giclé sur l’acier et c’était comme une longue lame étincelante qui m’atteignait au front. Au même instant, la sueur amassée dans mes sourcils a coulé d’un coup sur les paupières et les a recouvertes d’un voile tiède et épais. Mes yeux étaient aveuglés derrière ce rideau de larmes et de sel. Je ne sentais plus que les cymbales du soleil sur mon front et, indistinctement, le glaive éclatant jailli du couteau toujours en face de moi. Cette épée brûlante rongeait mes cils et fouillait mes yeux douloureux. C’est alors que tout a vacillé.

Ce passage n’est-il pas merveilleux? Meursault devient le pantin de la lumière et du soleil… il tue l’Arabe presque sans s’en rendre compte. Sa main est guidée par une force qu’il ne contrôle pas; des objets inanimés acquièrent des intentions malveillantes au contact de cette lumière qui consume tout. On peut lire et relire, s’imaginer la scène, les couleurs et toute les sensations ressentis par les protagonistes, à chaque lecture avec de nouvelles nuances.

On a dû beaucoup écrire sur ce thème et sur le langage figuratif utilisé par Camus.

 

Référence:

Camus, Albert. L’étranger. Gallimard, 1942.

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2 responses »

  1. I do love L’étranger, and I managed to understand most of your post! The first time I read it – the book I mean – was in French. Anyhow I agree with you re his descriptions of the sun and heat.

  2. Pingback: Kamel Daoud, Meursault, contre-enquête | Sylvie's World is a Library

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