Delphine de Vigan, D’après une histoire vraie

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Ce livre absolument fascinant se lit d’une traite. L’auteur débute par un prologue où la narratrice procède à la mise en scène de l’histoire qu’elle s’apprête à nous raconter. Il s’agit d’expliquer pourquoi elle n’a pas pu écrire pendant un certain temps, en assignant le blâme en grande partie à une amie qu’elle ne nomme que par l’initiale “L.” tout au long du livre. Il va presque s’en dire que la narratrice est romancière et en tant qu’alter ego de l’auteur se nomme aussi Delphine. Le reste du livre explique ce qui est arrivé en ordre chronologique, avec un certain élément de suspense.

Le livre est structuré en trois sections avec les titres “Séduction”, “Dépression”, et “Trahison.” Dans la première partie du livre, la narratrice décrit sa rencontre avec L. lors d’une réception se tenant au mois de mars. Cette rencontre a lieu à un moment de sa vie où elle se sent fragile et fatiguée, peut-être plus susceptible à l’influence d’une personne en apparence bienveillante. L. la rappelle au même moment où elle reçoit une lettre anonyme menaçante l’accusant de se servir des autres pour ses propres fins. Lors de leur premier rendez-vous, Delphine parle surtout d’elle-même et en apprend peu sur  L. Cette dernière exerce une fascination certaine sur Delphine: ses manières, son apparence physique, son élégance, sa sensualité. Une amitié presque exclusive s’installe. Par contre, L. semble éviter de rencontrer les proches de Delphine. Celle-ci le voit comme de la discrétion mais ça l’aidera plus tard à disparaître sans laisser de traces.

L’occupation de L. est aussi reliée à l’écriture, mais elle n’est pas romancière. D’après ce que j’ai compris, elle rédige des biographies, quelque fois publiées sous le nom de la personne qui est l’objet du livre. Elle semble tenter de déstabiliser Delphine en critiquant l’idée qu’elle a pour son prochain livre et en offrant une vision alternative. Elle l’accuse de ne pas vouloir sortir de sa zone de confort.

Je sentais son regard indigné sur moi, braqué comme une arme. Je commençais à me sentir coupable de quelque chose qui n’existait pas, dont je n’avais pas écrit la première ligne, cela n’avait aucun sens.

L. ne donne pas de ses nouvelles durant l’été prétextant un contrat et des échéanciers serrés. Au moment où Delphine reçoit une autre lettre anonyme, L. appelle (là, je n’ai pas pu m’empêcher de penser que c’était L. qui envoyait les lettres pour créer la crise qui rendrait sa présence nécessaire…). Comme les lettres font référence à l’effet du livre précédant sur les proches de Delphine, L. suggère d’écrire un livre sur “l’après”, les évènements suivants sa parution, les réactions de l’entourage et des lectures, le parcours de Delphine à travers tout ça.

Tout auteur qui a pratiqué l’écriture de soi (ou écrit sur sa famille) a sans doute eu, un jour, la tentation d’écrire sur l’après. Raconter les blessures, l’amertume, les procès d’intention, les ruptures. Certains l’on fait. Sans doute à cause des effets retard. Car le livre n’est rien d’autre qu’une sorte de matériau à diffusion lente, radioactif, qui continue d’émettre, longtemps. Et nous finissons toujours par être considérés pour ce que nous sommes, des bombes humaines, dont le pouvoir est terrifiant, car nul ne sait quel usage nous en ferons. Voilà exactement à quoi je pensais, gardant le silence pourtant.

L. amène Delphine à réfléchir sur l’effet de réel, la relation entre la fiction et la réalité, sur ce à quoi s’attend le lecteur. D’après L., on doit donner du “vrai” au lecteur. Ces réflexions n’aident en rien Delphine à reprendre l’écriture. Elle devient de plus en plus dépendante des attentions de L. qui s’insinue tranquillement de plus en plus dans la vie de Delphine autant du côté professionnel que personnel.

En rétrospective, on voit très bien que L. devait être une excellent comédienne. Selon la reconstruction de l’auteur, tout allait dans cette direction, les coïncidences trop bien ficelées, comme des mises en scènes, les expressions du visage de L., sa fausse spontanéité…

Si le récit est vrai, est-ce que l’auteur n’invente pas un peu aussi? Est-ce qu’on peut se rappeler autant de détails après trois ans et une période dépressive? J’en doute. C’est là que doit intervenir la fiction, pour remplir les trous.

Dans la deuxième partie du livre, on apprend comment L. continue son travaille de sape tout en donnant l’impression d’apporter son soutien à Delphine. Elle s’installe chez elle. Tout en écrivant son livre, elle s’occupe des affaires personnelles de Delphine (correspondance, paiement des factures, etc.). Cette cohabitation est plutôt harmonieuse, mais un jour, au terme d’une conversation houleuse, L. fait ses valises et quitte l’appartement.

On apprendra plus tard que L. avait mis en place toute sorte de moyen pour isoler Delphine de son cercle social habituel. Cette amitié était devenue complètement toxique pour Delphine, surtout dans l’état très vulnérable dans lequel elle se trouvait.

Dans la troisième partie, on a une longue absence de L. suite à son départ précipité de l’appartement. Elle disparaît donc de la vie de Delphine pour un bon moment, mais sans que son influence ne diminue pour autant. Delphine ne peut toujours par écrire et se questionne sur son procédé d’écriture et ses propres intentions.

Un jour, Delphine tombe dans les escaliers et se fracture la cheville. Inexplicablement, L. réapparaît. Elle reprend sa place avec Delphine et parvient à l’isoler encore plus… Elle a réellement le chemin libre pour en faire ce qu’elle veut… Ouf, Delphine va l’échapper belle.

Plus tard, Delphine se rendra compte que la plupart des confidences de L. étaient fausses, basées sur des fragments de romans. Finalement, elle ne savait rien de L., ni qui elle était, ni les raisons qui guidaient ses actes. Cela reste un mystère.

J’ai trouvé ce roman tout à fait fascinant. Comme je me méfie habituellement des gens que je connais peu, j’ai de la difficulté à croire qu’on puisse s’immiscer de la sorte dans la vie de quelqu’un; ça me paraît plutôt invraisemblable. Mais le roman est bien construit, le suspense demeure tout au long, je voulais vraiment savoir ce qui c’était passé. Au bout du compte, bien des questions restent sans réponses et c’est bien comme ça.

On est pas tout à fait dans le roman d’horreur Misery de Stephen King, mais presque.

Référence:

De Vigan, Delphine. D’après une histoire vraie. JC Lattès, 2015.

Autres choses:

http://www.lefigaro.fr/livres/2015/11/03/03005-20151103ARTFIG00176-delphine-de-vigan-que-vaut-d-apres-une-histoire-vraie-prix-renaudot-2015.php

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