Dominique Fortier, Au péril de la mer

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C’est une histoire du Mont-St-Michel de deux points de vue très différents: d’une jeune mère, écrivain de surcroit, et d’un peintre du moyen âge qui s’y réfugie suite au décès de son amante. Les deux y viennent à la recherche de sens, l’une pour concilier la maternité avec l’écriture, et l’autre pour retrouver une place dans le monde suite à l’accablement total dans lequel il s’est abimé après la mort de l’amante. Ces deux histoires s’entrecroisent avec élégance. Ce qui est remarquable avec Dominique Fortier, c’est la justesse du langage et la délicatesse du ton. On dirait une broderie fine tout au long du livre.

La narratrice nous dit:

La première fois que je l’ai vu, j’avais treize ans, un âge dans les limbes entre l’enfance et l’adolescence, alors qu’on sait déjà qui l’on est mais qu’on ignore si on le deviendra jamais. Ce fut une sorte de coup de foudre. Je ne m’en rappelle pas grand-chose de précis hormis une certitude, signe d’un émerveillement si profond qu’il en ressemblait à de la stupeur; j’étais arrivée à un endroit que j’avais cherché sans le connaître, sans même savoir qu’il existait.

Elle exprime là son amour pour l’endroit, l’émerveillement qu’il lui inspire, depuis toujours. Il y a de ces lieux où on se sent immédiatement, inexplicablement, à notre place, qui nous parlent. Il y a probablement un lien entre ce sentiment qu’exprime la narratrice et son amour des livres et des mots. L’amour des mots est partagé avec le lecteur par les multiples explications à leur origine et leur évolution. Ce roman tout entier est une ode à l’amour des livres.

Plus tard, on nous informe que:

Au fond, le Mont-Saint-Michel n’abrite pas une abbaye, mais une dizaine, ou même plus certaines disparues, des abbayes fantômes dont le bâtiment actuel continue de porter l’empreinte comme en creux, d’autres constructions modifiées au fil des siècles, le tout abouché et ajointé tant bien que mal. Murs éventrées, voûtes écroulées, plafonds incendiés, tours rasées, passages comblés, escaliers condamnées, clochers abattus, reconstruits, tombés en ruines; semblable à un manuscrit dix fois grattés et qui porterait des bribes d’histoires, des traces de griffures et des caractères illisibles, le Mont-Saint-Michel est un immense palimpseste de pierre.

Il y a trois types de chapitres dans ce roman. Dans le premier, Éloi le peintre nous raconte son histoire à la première personne. Dans le deuxième, la narratrice-romancière nous parle de sa relation au Mont-St-Michel, de son travail d’écriture, de son rôle de jeune maman. Le troisième type est plus didactique et on nous y partage des bribes d’histoire sur le Mont-St-Michel. En fait, il y a deux chapitres de ce type et si ce n’était que d’un petit “je” qui se glisse à la fin d’un d’entre eux, j’aurais crû qu’ils n’étaient pas de cette narratrice-romancière puisqu’il nous parle pas de sa vie mais simplement de faits historiques. Pour les deux premiers types, l’identité du narrateur est plutôt évidente.

Une des parties importantes de l’abbaye du Mont-St-Michel est sa bibliothèque, pauvre bibliothèque plutôt malmenée puisqu’une partie s’est effondrée et qu’une importante portion de la collection a glissée avec elle dans la mer. Cette bibliothèque est aussi menacée dans le roman par un transfert de ses trésors dans une autre abbaye, celle-là bien plantée dans la terre ferme. Un des frères, paradoxalement, tente de protéger les livres en les livrant à la mer.

Dans les eaux grises au pied du roc, il y avait une bibliothèque fantôme. Celle-là, nul ne pourrait la lui voler.

Ce jeu de va et vient entre possession et détachement se voit dans l’acte d’écrire, dans la relation amoureuse, dans la vie des moines, et dans la nature même du lieu.

Le Mont deux fois par jour est une île. Le reste du temps, c’est un morceau de terre mal rattaché au continent, comme s’il avait pour mission de nous rappeler que tous les liens sont fragiles et éphémères.

Mais quoiqu’il en soit, la vie et toutes ses richesses valent la peine qu’on s’applique pour la rendre meilleure, qu’on la cultive.

“Une bibliothèque, vous voyez, tentait cet après-midi d’expliquer Robert au frère Clément, c’est aussi un jardin: cessez de vous en occuper et elle meurt.”

Cette auteur est mon coup de coeur du Salon du livre de Montréal 2015. Je viens d’acheter deux autres de ses romans. Il est aussi possible de lire son mémoire de maîtrise et sa thèse de doctorat en litérature française sur le site des bibliothèques de l’université McGill.

Référence:

Fortier, Dominique. Au péril de la mer. Alto, 2015.

Autres choses:

http://www.lapresse.ca/arts/livres/201509/28/01-4904556-au-peril-de-la-mer-le-livre-libre-.php

http://carnetdunelibraire.com/au-peril-de-la-mer-dominique-fortier-alto/

http://aufildespages.ca/litterature/romans-quebecois/au-peril-de-la-mer

http://yvonpare.blogspot.ca/2015/10/dominique-fortier-suit-les-dedales-de.html

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