Laurent Binet, La septième fonction du langage

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Quel plaisir ce livre, appelé jubilatoire par certains, et que j’ai dévoré en moins d’une semaine, en dépit d’un horaire chargé du point de vue professionnel et personnel. Ce roman est presque qu’à mi-chemin entre roman et précis de linguistique et de sémiologie, en espérant que ce qu’on y dit de la linguistique et de la sémiologie est exacte (et peut-être par toujours!). Là où on rigole beaucoup aussi est la lecture du portrait que fait l’auteur, hautement fantaisiste, du milieu universitaire et intellectuel français, et aussi américain lors d’un voyage pour une conférence à Cornell, à Ithaca, NY. L’auteur se moque allégrement de tout, en particulier des universitaires et là il rejoint ce que j’en trouvais moi-même ridicule au moment de mes études de 2e et 3e cycles (non terminées pour des raisons plutôt idéologiques). Quand il met au programme une conférence Jean-François Lyotard intitulée “PoMo de bouche: la parole postmoderne”, là j’ai carrément pouffé de rire. Et que dire de John Searle, “Fake or feint: Performing the F word in fictional works”.

Prémisse de base: Roland Barthes a été renversé par un camion de blanchisserie en plein Paris en 1980. Il ne s’agit pas d’un accident mais d’un meurtre. Ah oui, il sortait d’une rencontre avec François Mitterrand. On enquête. Un des protagonistes se retrouve mêlé à l’histoire tout à fait par hasard et il en devient le héros. Il se demande si sa vie est un roman.

Première phrase du livre: “La vie n’est pas un roman.” Vous m’en direz tant.

L’auteur écorche au passage nombre de gens bien connus, en plus de Barthes, dont certains sont morts (Foucault, Bourdieu, Althusser) mais d’autres, bien en vie (Kristeva, Sollers, BHL, Searle, Eco). Il en fait des personnages, des caricatures, et on peut bien se douter que le portrait reflète bien peu qui est la personne est en réalité. Mais il se sert allègrement de leur légende et de leurs écrits pour bâtir une énigme touffue dont le dénouement surprend.

Jacques Bayard, commissaire de police, enquête sur cette mort suspecte et tente tant bien que mal de comprendre ces gens et ce milieu, et surtout de comprendre pourquoi un intellectuel aurait été tué pour un document manuscrit de deux pages, une feuille de papier recto-verso.

Un extrait:

“Oui alors évidemment, le paradoxe, c’est que la philosophie dite ‘continentale’ a aujourd’hui beaucoup plus de succès aux USA qu’en Europe. Ici, Derrida,  Deleuze et Foucault sont des stars absolues sur les campus, alors qu’en France on ne les étudie pas en lettres et on les snobe en philo. Ici, on les étudie en anglais. Pour les départements d’anglais, la French Theory a été l’instrument d’un putsch qui leur a permis de passer de la cinquième roue du carrosse des sciences humaines à la discipline qui englobe toutes les autres, parce que comme la French Theory part du postulat que le langage est à la base de tout, alors l’étude du langage revient à étudier la philo, la socio, la psycho… C’est ça, le fameux linguistic turn. Du coup, les philosophes se sont énervés et ils se sont mis à bosser eux aussi une bonne partie de leur temps à dénigrer les Français, à coups d’injonctions à la clarté, ‘ce qui se conçoit bien s’énonce clairement’, et de démystifications du type ‘rien de nouveau sous le soleil, Condillac l’avait déjà dit, Anaxagore ne répétait pas autre chose, ils ont tout pompé sur Nietzsche, etc.’ Ils ont l’impression de s’être fait voler la vedette par des bateleurs, des bouffons et des charlatans, c’est normal qu’ils soient en colère. Mais il faut dire, Foucault, c’est quand même plus sexy que Chomsky.”

(Étudiant anonyme, propos recueillis sur le campus.)

Ça rappelle certains moments de mes études de socio à Duke University au début des années 90… Sauf que le département de sociologie était résolument positiviste, et pas vraiment enclin au linguistic turn. En fait, on retrouvait plutôt cet intérêt dans programme de 3e cycle de littérature.

Le fameux bout de papier auquel je fais référence plus haut devait élaborer la septième fonction du langage, en complément à la théorie de Roman Jakobson sur les six fonctions du langage. Selon ce qu’on finit par en savoir, cette fonction permet à celui qui la maîtrise de fortement influencer les autres… ça m’a fait penser à ce que j’ai entendu dire de la maîtrise la plus évoluée de la programmation neurolinguistique, que certains praticiens allient même à l’hypnose, mais on n’y fait pas référence dans le roman.

Dans les aspects les plus fantaisistes du livre, les faits sont complètement falsifiés. Il s’agit bien là d’un roman! Alors que Derrida meurt d’un cancer du pancréas en 2004, Laurent Binet en fait la victime d’une attaque au molosse et il meurt au bout de son sang, la gorge déchirée, dans un cimetière d’Ithaca (durant la fameuse conférence!).

Je recommande ce roman, pour ceux que le thème intéresse, mais ça n’est pas nécessairement pour tout le monde.

Référence:

Binet, Laurent. La septième fonction du langage. Grasset, Paris, 2015.

Ce que d’autres ont dit:

http://www.lemonde.fr/livres/article/2015/11/12/le-prix-interallie-a-laurent-binet-pour-la-septieme-fonction-du-langage_4808323_3260.html

http://www.philomag.com/les-livres/notre-selection/la-septieme-fonction-du-langage-11977

http://blogs.mediapart.fr/blog/bernard-gensane/150915/la-septieme-fonction-du-langage-de-laurent-binet

http://journallecteur.blogspot.ca/2015/11/laurent-binet-prix-interallie.html

http://leslecturesdephilli.blogspot.ca/2015/11/la-septieme-fonction-du-langage-laurent.html

http://cannibaleslecteurs.com/2015/08/20/la-septieme-fonction-du-langage-de-laurent-binet/

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