Maylis de Kérangal, Réparer les vivants

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Ça faisait depuis sa sortie que je me demandais si je devais lire ce livre; il a maintenant gagné tant de prix… Très court roman dévorer sur deux jours! J’ai été sidérée par la force des images et par la capacité qu’a l’auteur de décrire les émotions à l’état brut, dans leurs manifestations physiques, ainsi que les pensées qui les accompagnent. Qu’on soit dans l’étonnement fébrile des premières amours, la joie sauvage de la rencontre avec la nature des jeunes surfeurs, l’attention au professionnalisme et à l’éthique des professionnels de la santé (oui, il y a de l’émotion là-dedans), le désarroi des parents devant leur enfant qui git sur un lit d’hôpital en état de mort cérébrale, c’est toujours très fort.

Quand je lisais la scène de l’accident¸ avant même qu’il arrive, je me suis surprise à me fermer les yeux et me dire que non je ne voulais par voir ça, tellement j’y étais, je le voyais, je le sentais, comme les milliers de kilomètres que j’ai parcouru fatiguée et au bord de la somnolence (et je suis chanceuse qu’un tel accident ne me soit jamais arrivé).  Qu’on soit dans le menu détail des actions du quotidien ou dans les grands bouleversements, la capacité de l’auteur à disséquer le moment est ahurissant.

C’est Chris qui conduit – c’est toujours lui, le van appartient à son ère et ni Johan ni Simon n’ont leur permis. Depuis les Petites Dalles, il faut compter environ une heure pour atteindre Le Havre en prenant, à partir d’Étretat, la vieille route qui descend sur l’estuaire par Octeville-sur-Mer, le vallon d’Ignauval et Sainte-Adresse.

Les garçons ont cessé de grelotter, le chauffage de la camionnette est poussé à fond, la musique aussi, et sans doute que la chaleur surgie dans l’habitacle est pour eux un autre choc thermique, sans doute que la fatigue se fait sentir, qu’ils bâillent et dodelinent, cherchant comment se blottir contre le dossier des sièges, emmitouflés dans la vibrations du véhicule, nez calfeutré dans leur écharpe, et sans doute aussi qu’ils s’engourdissent, que leurs paupières se ferment par intermittence, et alors peut-être que, passé Étretat, Chris a accéléré sans même s’en rendre compte, épaules affaissées, mains lourdes sur le volant, la route devenue rectiligne, oui, peut-être qu’il s’est dit c’est bon, c’est dégagé, et que l’envie d’abréger ce temps du retour pour rentrer s’étendre, écluser le contrecoup de la session, sa violence, a fini par peser sur les vitesses, si bien qu’il s’est laissé aller, taillant le plateau et les champs noirs, retournés, les champs en sommeil eux aussi, et sans doute que la perspective de la nationale – une pointe de flèche enfoncée au-devant du pare-brise comme sur l’écran d’un jeu vidéo – a fini par l’hypnotiser comme mirage, si bien qu’il s’est tenu arrimé à elle sans plus de vigilance, quand chacun se souvient qu’il avait gelé cette nuit-là, l’hiver pelliculant le paysage comme du papier sulfurisé, chacun sait les plaques de verglas formées sur le bitume, invisibles sous le ciel mat  mais caviardant les bas-côtés de la route, et chacun devine les nappes de brouillard qui planent à intervalles irréguliers, compactes, l’eau s’évaporant de la boue à mesure que le jour monte, des poches dangereuses qui filtrent le dehors effaçant tout repère, oui d’accord, et quoi encore, quoi d’autre?

Ces phrases interminables, qui superposent les impressions, donnent à cette description de l’instant une telle texture que le temps s’étire, comme un film au ralentit. On a le temps d’y voir toutes les dimensions du moment, réelles ou hypothétiques, mais on nous signale aussi l’inexorabilité de l’accident, l’instant suivant…

Dans ce roman, on rencontre une multitude de personnages:

  • Simon, le jeune homme qui meurt dans l’accident et ses copains de surf
  • Pierre, le médecin spécialisé en réanimation
  • Cordélia, la jeune infirmière qui s’occupe de Simon
  • Marianne, la mère de Simon
  • Thomas, l’infirmier coordonnateur des dons d’organes
  • Juliette, la petite amie de Simon
  • Sean, le père de Simon
  • Marthe, médecin au sein de l’organisme qui répartit les dons d’organes
  • Lou, la petite soeur de Simon
  • Claire, la malade qui recevra le coeur de Simon
  • Virgilio, le chirurgien qui prélèvera le coeur de Simon
  • Et d’autres encore

Chacun des personnages principaux est le sujet d’une vignette décrivant leur rôle, un trait qui les distingue, leurs émotions dans le court moment où nous les rencontrons. Cette série de vignettes crée tout un univers, complexe et nuancé, et riche en émotion, sur une période d’à peine vingt-quatre heures.  Un tour de force. Un des meilleurs livres que j’aie lu cette année.

Référence:

De Kérangal, Maylis. Réparer les vivants. Gallimard, 2014.

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