Dany Laferrière, Cette grenade dans la main du jeune nègre est-elle une arme ou un fruit?

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Ce livre, qui n’est pas un roman ou un récit, ni tout à fait un recueil de réflexions, puisqu’il est souvent constitué de dialogues entre le narrateur et toute un panoplie d’interlocuteurs, tente de réponse à plusieurs questions. On y explore certaines tendances sociales en Amérique, en particulier la place des noirs et leurs relations avec les autres (Laferrière utilise allègrement le mot “nègre”). Le livre s’attarde en outre sur le travail de l’écrivain, un thème qui revient dans plusieurs oeuvres de cet auteur.

Le prétexte pour la rédaction de l’oeuvre est la demande d’un magazine pour un article sur l’Amérique. Pour répondre à cette demande, le narrateur voyage d’un bout à l’autre du continent et observe la vie, vie dans laquelle il est également un acteur à part entière, d’où les nombreux dialogues avec les gens rencontrés.

J’ai rempli dix-huit calepins de notes prises sur le vif et j’ai fait des centaines de photos. L’Amérique est une montagne de clichés. Pour faire ce reportage, j’ai suivi la structure des villes américaines. Les grandes villes ne sont pas reliées de manière à former un ensemble, un pays. Elles sont dispersées dans le paysage, chacune conservant sa personnalité, son indépendance, son humeur, son style, mais toutes sont travaillées au ventre par le désir fou d’être une ville américaine. Les petites villes ressemblent carrément à des trous à rats avec les mêmes magasins, les mêmes banques, la même demi-douzaine de McDonald’s et autres restaurants à bon marché, les mêmes policiers à tête de lard qui ne s’excitent que le samedi soir, le même journal corrompu et les mêmes adolescents complètement tarés. Qu’est-ce qu’une ville américaine? La réalité américaine (l’espace, le temps, les gens et surtout les choses) me semble plus proche du cinéma que du roman, du montage rapide que des longs enchaînements, de scènes se télescopant que d’un ordre régulier, de la rage que du courage, de l’instinct que de l’esprit. Si la réalité américaine ressemble à un long métrage, la vie d’un Américain est un vidéoclip.

En lisant ce passage, je me suis mise à penser aux bouquins d’Edward T. Hall, ce célèbre anthropologue américain dont les études sur la perception de l’espace et le design des espaces de vie des humains m’avaient tant intéressé quand j’étudiais la sociologie (il y a 25 ans!). En fait, ce dont parle Laferrière est du rôle de l’écrivain ou de l’artiste visuel, de ses efforts pour décoder l’univers qui l’entoure et l’interpréter et en relançant cette interprétation vers le monde, aider ses lecteurs ou audience à également donner un sens à ce qu’il voit de cet univers.

Voici certaines des questions auxquelles on tente de répondre (qui font aussi office de titres de chapitres): Comment devenir célèbre sans se fatiguer, Pourquoi un écrivain nègre doit-il toujours avoir un position politique, Pourquoi un écrivain nègre doit-il toujours parler de sexe, Pourquoi les écrivains nègres préfèrent-ils les blondes, Pourquoi écrivez-vous, Comment un écrivain nègre peut-il trouver son chemin dans cette jungle, Comment un honnête écrivain nègre peut-il travailler dans de telles conditions, Comment reconnaître les signes de la célébrité, Comment revivre le bon vieux temps sans nostalgie, Comment tout cela a-t-il commencé, Comment avoir du succès instantané.

Trois des grandes parties du livre sont elles-mêmes des questions: Première partie: Où, Deuxième partie: Pourquoi, Partie trois: Comment.

Pour revenir au commentaire de Laferrière (au plutôt du narrateur) sur son projet de rédaction, j’aime l’idée qu’il avance du vidéoclip comme mode de représentation de la réalité qui correspond le mieux à la réalité américaine. En fait, dans le style d’écriture de Laferrière et la structure de ces livres (du moins ceux que j’ai lu jusqu’à maintenant) on observe une tendance au morcellement, au chapitre très court. D’une certaine façon, la version écrite du vidéoclip. La description est aussi très “visuelle”, entre autre, dans ce livre-ci, la description d’une partie de baseball, que je vous laisserai découvrir si jamais vous lisez le livre (ça se trouve vers la fin de la sixième partie).

Dans mon projet de lecture de Laferrière en order chronologique, Grenade est le cinquième volume. Comme le prochain livre est Chronique de la dérive douce et que je l’ai déjà au moins une fois et demie (et même peut-être deux), je vais passer à Pays sans chapeau.

Référence

Laferrière, Dany. Cette grenade dans la main du jeune nègre est-elle une arme ou un fruit? Typo, 2013 [1993].

Hall, Edward T. The Silent Language. 1959.

Halll, EdwardT. The Hidden Dimension. 1966.

Autres choses

http://ici.radio-canada.ca/sujet/livres-incontournables-2015/2015/04/16/001-franco-nuovo-grenade-main-jeune-negre-arme-ou-fruit-dany-laferriere.shtml

https://www.erudit.org/culture/lq1076302/lq1179566/38083ac.pdf

https://uottawa.scholarsportal.info/ojs/index.php/revue-analyses/article/viewFile/978/838

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