Le testament des solitudes, Emmelie Prophète

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Emmelie Prophète a écrit un livre remarquable dans ce premier récit, un bijou de prose poétique. Elle explore les thèmes de la pauvreté, de la condition de la femme en Haïti, de la relation de l’émigré avec ceux qui reste au pays, de l’aliénation et l’incommunicabilité. Le tout dans une odeur de café persistante.

Le café est un rite, une habitude qui accompagne le quotidien.

(p. 13) Le café entrait dans la journée comme un prétexte de bonheur.

(p.111) Le café est préparé depuis des années dans une cafetière italienne. La même, en forme de sablier. Cet ustensile m’a toujours fasciné. Le rite du café, notre histoire commune avec ce breuvage me rassérène. Ma mère fait les mêmes gestes depuis toujours. Elle est comme la terre, elle tourne sur elle-même, imperturbable. Nous sommes dans un film muet, nous avons passé notre vie à apprendre nos rôles.

(p. 28) Le café est un rite. Au berceau déjà on nous en donne quelques gouttes, avec de gros éclats de rire. Chaque fille née dans cette famille s’approprie ce rite qui ne s’arrête qu’avec la mort. Les brasiers remontent de mon enfance. Starbucks se charge de l’odeur; sur le feu, un chaudron et du café qu’on fait griller, ensuite piler. Une jeune fille se tient de chaque côté du mortier avec un manche et elles assènent, à tour de rôle, de gros coups de manche au café. Leurs vêtements, après, sont totalement noircis par la poudre brune du café. Le breuvage qui est préparé et servi à tout le monde est très corsé. Je n’ai jamais réussi à piler le café, mais dieu que je trouvais ce spectacle passionnant.

La familiarité de l’odeur du café rassure et enveloppe. Le narrateur l’assimile même à son identité.

(p. 10) Je me pénètre de café avant d’aller chercher les autres odeurs, une véritable livrée de bataille à chaque fois. Je m’enrobe et je disparais comme on crée des hasards pour ne pas être seule.

(p. 65) Je n’avais ni  faim ni soif depuis une semaine. J’étais l’héritière universelle de l’odeur du café, je l’ai comme souvenir. Comme présent. Une odeur comme identité, une odeur comme une route pour revenir.

Le café accompagne sans relâche voyages et déplacements, un lien avec un aspect familier de la vie.

 (p.9) Les voyages s’achevaient toujours par un café. J’aimais le goût des aéroports.

Mais le café fort, noir, semble être le plus désirable et le narrateur nous confie son désarroi devant un café qui n’est pas satisfaisant.

(p. 66) Mon gobelet en carton semble n’avoir plus aucune âme, son café est froid, indifférent et il n’est pas noir. C’est un cappuccino. Il n’a même plus d’odeur ou bien son odeur est loin, comme ces corps perdus dans la bourrasque nordique avec leur désespoir comme unique bagage.

Le café noir a une odeur de chaleur humaine…

Ce roman foisonne d’images frappantes, qui nous portent à remettre en question la signification des gestes et des objets du quotidien, notre perception de la réalité et de nous-mêmes, et notre place dans le monde. Emmelie Prophète nous apporte son approche très personnelle de ces questionnements universels, dans un langage qui fait fréquemment sourciller ou sourire, mais qui ne laisse pas indifférent.

Référence :

Prophète, Emmelie. Le testament des solitudes. Mémoire d’encrier, Montréal, 2009.

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